OPINION – La neutralité de Bitcoin, utile en temps de guerre?

Yves  Bennaïm

Dès le lundi 7 mars, Heidi.news invite à prendre de la hauteur par rapport à la guerre en Ukraine et son flot incessant d'informations. Pour cette «semaine des spécialistes», nous sommes partis à la recherche d’esprits aiguisés pour nous aider à mieux comprendre ce qui se joue là, sous nos yeux, à notre porte. Yves Bennaïm est un expert de Bitcoin. Il préside la délégation suisse au comité ISO de standardisation des technologies blockchain et a fondé le think tank 2B4CH qui étudie les impacts de Bitcoin.

Alors que la planète s'inquiète des possibles évolutions du conflit russo-ukrainien, les détracteurs de Bitcoin jubilent: il paraîtrait que les oligarques russes pourraient vouloir utiliser la cryptomonnaie pour contourner les sanctions financières.

Bitcoin peut donc être officiellement considéré comme «criminel et immoral». On a vite oublié les donations en bitcoins faites à l'Ukraine à peine quelques jours auparavant, tirant justement profit de son réseau pair-à-pair unique. Une rumeur sur les réseaux sociaux, et ce qui faisait de Bitcoin une «technologie d'espoir pour les opprimés» hier le transforme aujourd'hui en une «arme d'oppression pour les criminels» à interdire d'urgence. En réalité, le conflit russo-ukrainien est une opportunité de démontrer en direct qu'une technologie est neutre, et qu'il n'en existe pas de «bonne» ni de «mauvaise».

Reductio ad absurdum: Les terroristes boivent tous de l'eau, il faudrait ainsi interdire cette boisson intrinsèquement mauvaise, car liée à leurs crimes? Loin des sophismes stériles, Bitcoin est en réalité une révolution technologique comme Internet ou la machine à imprimer de Gutenberg. En ouvrant la porte à de nouvelles possibilités jusqu'alors inimaginables, ces inventions remettent irréversiblement en question le statu quo et font naturellement peur. Pire, certains se les approprient à des fins souvent «controversées». La machine de Gutenberg a démocratisé la distribution des écrits et joué un rôle incontestable dans la Réforme protestante. Internet a démocratisé les échanges d'information numériques et remis en question l'autorité des médias, voire des Etats.

De la même manière, Bitcoin bouscule les codes monétaires en démocratisant les transactions sans intermédiaire donc difficiles à censurer. On le surnomme même «la monnaie des ennemis» car pour profiter aux uns, il doit profiter à tous. Son réseau impose la coopération parmi tous ses participants pour fonctionner. Ce qui en fait un instrument géopolitique redoutable, mais néanmoins fondamentalement neutre. Si les oligarques décidaient de protéger leurs propres intérêts via Bitcoin — ce qui est encore loin d'être certain —, ils renforceraient malgré eux la solidité et la valeur de l'ensemble du réseau, y compris les possessions de leurs adversaires Ukrainiens. Et réciproquement.

Cet alignement des intérêts respectifs et communs égalise le terrain et désamorce les conflits potentiels. Voilà pourquoi un système basé sur Bitcoin est un outil de paix, suivant une logique de la théorie des jeux similaire à celle de la création de l'euro. Eviter les conflits grâce au partage d'un actif commun qu'aucune partie ne contrôle, mais que tout le monde protège. La vision de l'Union européenne et des Etats-Unis appliquée à l'échelle planétaire. Une tout autre approche: il y a quelques jours, le ministre français de l'Economie, des Finances et de la Relance, Bruno Le Maire, déclarait vouloir «provoquer l'effondrement de l'économie russe». Pendant que les projecteurs sont braqués sur les oligarques, ces sanctions punissent en réalité surtout 144 millions de personnes ordinaires vivant dans un pays à peine sorti du chaos avec un revenu mensuel moyen de 850 francs.

L'histoire nous a enseigné que sanctionner les petits épargnants et provoquer des ruées bancaires n'est clairement pas une solution. Et on ne peut qu'avoir un arrière-goût amer en faisant un parallèle avec l'hyperinflation dans l'Allemagne de l'entre-deux-guerres et les conséquences globales désastreuses qui s'ensuivirent. Ruiner son adversaire est une technique très ancienne apparemment encore à la mode aujourd'hui mais ne fonctionnant pas à long terme. Même dans un système monétaire sain, c'est une alternative coûteuse pour tous, un cercle vicieux punissant les citoyens ordinaires des deux côtés du conflit, sur plusieurs générations. De plus, dans un système financier déséquilibré comme le nôtre, la création ex nihilo de monnaie permet de maintenir artificiellement des guerres infinies.

On pense par exemple à celle en Afghanistan ayant coûté 300 millions de dollars par jour (!) pendant vingt ans, enrichissant bien entendu le complexe militaro-industriel états-unien et appauvrissant encore plus non seulement la région et ses habitants, mais également le peuple états-unien dans son ensemble. En revanche, collaborer avec son adversaire est une technique tout aussi ancienne qui, bien que contre-intuitive, a fait ses preuves en engendrant de la prospérité pour tous. À l'heure où les politiciens rivalisent d'effets d'annonces provocateurs et semblent peiner à trouver la voix de la diplomatie et de la désescalade, une technologie neutre obligeant la collaboration, aux mains des résistants ukrainiens et des oligarques russes et des millions d'anonymes des deux côtés de la frontière, et empêchant une guerre stérile, corrige cela.