Wally Schirra, des flancs escarpés du Tessin aux sommets d’Apollo 7

Walter Schirra, astronaute américain et petit-fils d'un émigré tessinois | Nasa

« Le val Onsernone, dans le Tessin, ne pouvait pas retenir tous les hommes entre ses flancs escarpés, aujourd'hui couverts d'une épaisse forêt. À la fin du XIXe siècle, certains partirent chercher une vie meilleure au-delà de leurs montagnes, parfois de l'autre côté de l'océan. En 1868, Giovanni Schirra faisait partie de ceux-là. Son petit-fils, Walter « Wally » Schirra, sera l’un des héros du programme spatial Apollo.»

Pourquoi cette histoire. C’est l’une des anecdotes narrées par Lukas Viglietti, pilote de ligne chez Swiss et passionné de l’ère Apollo, et Myriam Détruy, journaliste scientifique, dans leur livre « De la Suisse à la Lune »*. Ce livre raconte les histoires, parfois connues (le vent solaire, le velcro, la montre Omega) et souvent moins, des objets et personnes « suisses » ayant pris part au célèbre programme spatial américain. A l’occasion du cinquantenaire du premier pas de l’homme sur la Lune, ce 21 juillet 2019, Heidi.news en publie les bonnes feuilles cette semaine.

La naissance d’un héros. «En 1868 donc, Giovanni Schirra embarqua avec ses trois frères et ses deux sœurs pour les États-Unis. Hasard ou destin, le jeune Suisse rencontra sur sa terre d'accueil Anna Schindler, une compatriote venue, comme lui, trouver une nouvelle vie. Leur fils, Walter, naquit à Philadelphie. Il devint pilote militaire après des études à l'Université de Columbia, s'entraîna au sein de l'armée de l'air canadienne et fut appelé pour combattre l'Empire allemand en 1918. Avant de partir pour le front, il épousa une jeune étudiante new-yorkaise, Florence Shillito Leach.

Un peu plus de trois décennies plus tard, leur fils, Walter, dit Wally Schirra, né en 1923, part à son tour faire la guerre aérienne. L'ennemi est encore plus loin, en Corée. Il exécute 90 missions, bombarde à basse altitude et fait même tomber un avion russe. Il a la passion de voler dans le sang.

Dès l'âge de 13 ans, lui qui a regardé ses parents faire des spectacles aériens, son père aux commandes, sa mère en équilibre sur une aile de l'avion, pilote un appareil pour la première fois. Il fait ensuite des études d'astronautique dans une université technique du New Jersey, puis est accepté dans la marine. Comme son père, il se marie avant de partir en mission de longue durée. Après deux ans passés sur des navires dans le Pacifique, il revient en Floride et obtient son brevet de pilote militaire en 1948.»

A la place d’un chimpanzé. «Devenu pilote d'essai, il est envoyé à Washington pour assister à une conférence sur le programme Mercury. Comme il le raconte à Ed Buckbee, auteur de The real Space Cowboys (Les vrais cowboys de l'espace), il n'avait pas particulièrement l'intention d'y participer. Surtout après avoir entendu parler des sensations ressenties lorsqu'on est placé dans une capsule au sommet d'une fusée. Alors qu'il s'apprête à sortir de la salle de conférence, il entend : « Ne vous en faites pas, nous allons d'abord envoyer un chimpanzé dans l'espace ! »

Le 9 avril 1959, il fait partie des sept astronautes sélectionnés pour le programme Mercury. Malgré la découverte par les médecins d'un polype sur le larynx, il parvient à passer tous les tests, se fait opérer et suit un traitement de choc grâce auquel il demeure parmi les sept membres des futurs équipages.

Trois ans plus tard, il est aux commandes de la capsule Sigma 7, qui fait six fois le tour de la terre au cours d'une mission d'une durée de neuf heures. Son objectif est de montrer qu'un astronaute est capable de piloter parfaitement un engin spatial sans être aiguillé en permanence par le centre de contrôle. Le succès l'attend au retour : il reste suffisamment de carburant et d'électricité pour des voyages plus complexes et plus lointains.»

Mission réussie. «S'ensuit le programme Gemini. Le 12 décembre 1965, Walter Schirra et son collègue Thomas Stattford sont prêts pour le lancement de Gemini 6. Un propulseur de la fusée Titan 2 s'allume puis s'éteint deux secondes plus tard. Les deux astronautes choisissent de rester à l'intérieur de l'appareil qui, d'après les techniciens, ne subira pas les dommages d'une explosion. Après l'incident, ils se préparent pour le nouveau départ, qui a lieu trois jours plus tard.

L'objectif de ce vol est de retrouver en orbite la capsule de Gemini 7, avec à son bord les astronautes Frank Borman et James Lovell, Jr. La mission est réussie. Après environ 26 heures à bord du vaisseau, durant lesquelles il fait 16 fois le tour de la Terre, les astronautes reviennent sur Terre, ou plutôt, sont récupérés dans l'océan Atlantique où Gemini 6 est tombé.»

Face à la mort. «En janvier 1967, Walter Schirra est la doublure de Virgil "Gus" Grissom et se retrouve témoin du terrible accident qui ôte la vie aux trois membres d'équipage d'Apollo 1. Pourtant, il ne renonce pas, et part le 11 octobre 1968 en tant que commandant d'Apollo 7 avec Donn Eisele et Walter Cunningham. C'est la première fois que des images prises à bord d'un vaisseau spatial sont retransmises à la télévision. En 163 orbites effectuées en un peu plus de 10 jours autour de la Terre, les astronautes réussissent les objectifs qu'on leur a assignés.

Les tests du nouveau système de pilotage, modifié après Apollo 1, ont été concluants. Le souvenir marquant d'Apollo 7 est ce rhume attrapé par Walter Schiarra, qui contamine ensuite ses deux collègues. Or en apesanteur, il est compliqué de se moucher, car le mucus ne descend pas. Il faut donc souffler très fort, ce qui n'est pas sans risque pour les tympans. Mais grâce à un décongestionnant embarqué dans leur trousse à pharmacie, les trois hommes reviennent sur Terre sans blessure auditive.»

Chemin escarpé vers la nationalité suisse. «En 1969, il quitte la Nasa et prends des postes à responsabilité dans le privé, non sans avoir commenté toutes les missions lunaires sur la chaîne de télévision CBS News. En 1984, avec ses collègues de Mercury et la veuve de Virgil Grissom, il crée la fondation Mercury Seven qui délivre des bourses à des étudiants en science et en ingénierie. Installé en Californie, il meurt en 2007.

Ses origines suisses semblaient être toujours présentes à son esprit, lui qui l'était à moitié par son père. Dans les années 1970, il annonce vouloir acquérir la nationalité suisse. Mais l’administration reste intransigeante : il doit passer sept ans dans le pays afin de recevoir sa citoyenneté helvétique. En compensation, il reçoit la citoyenneté d’honneur de la commune de Loco le 5 mai 1976. À cette occasion, il est accompagné par Marco Blaser, ancien directeur de la télévision suisse italienne, qui officie aussi en tant qu’interprète. Walter Schirra, qui avait un sens de l'humour acéré, lui lance cette phrase culte: « Un vol dans l’Espace n’est rien en comparaison au chemin qui nous emmène à Loco.»

***« De la Suisse à la Lune ».* De Lukas Viglietti et Myriam Détruy. A paraître en octobre aux Presses polytechniques universitaires romandes ()*