| | Interview

«Regagner le contrôle de nos données, un effort non seulement individuel mais aussi collectif»

Image d'illustration | Pixabay

Le 28 janvier marque la journée européenne de la protection des données. A cette occasion, l’Université de Lausanne organise une conférence publique virtuelle consacrée à ces enjeux de droit à la vie privée, alors que les outils de surveillance et de profilage numérique sont de plus en plus présents. Parmi les intervenants, le mathématicien Paul-Olivier Dehaye, aux origines de l’affaire Cambridge Analytica et directeur de l’association PersonalData.io, qui aide les individus à regagner le contrôle sur leur identité numérique. Nous avons échangé avec lui sur la tension entre autonomie, droits individuels et profilage numérique, afin de donner un avant-goût de son intervention.

Heidi.news — Vous êtes au départ mathématicien, mais vous avez acquis une place à part dans la défense des citoyens afin de les aider à se réapproprier leurs droits et leurs données personnelles. Pouvez-vous dater votre prise de conscience?

Paul-Olivier Dehaye — Celle-ci remonte à bien avant Cambridge Analytica. Ma prise de conscience remonte en fait aux révélations d’Edward Snowden en 2013. Dans les documents et autres courriels confidentiels qu’il a révélés, un aspect m’a particulièrement marqué: d’un point de vue mathématique, certains protocoles de communication semblaient parfaitement sécurisés en théorie. Et pourtant, ces derniers souffraient bien de failles dans la pratique… C’était par ailleurs la période où émergeaient les MOOC (Massive open online course), auxquels je me suis intéressé dans le cadre de mes activités professionnelles. J’ai alors commencé à m’intéresser à la question connexe de la collecte de données personnelles. Ma carrière académique était toute tracée pour les trente prochaines années, j’ai préféré bifurquer, et privilégier ainsi l’inconnu au prévisible.

A notre échelle individuelle, comment faire pour reprendre le pouvoir sur ses données personnelles?

Le plus important n’est pas tant l’individuel que le collectif. Même, et surtout, sur des sujets qui ont trait au numérique, il est important que les gens se rapprochent les uns des autres pour échanger, dans le même lieu. Le présentiel mène à des formes d’organisations différentes: pensez aux liens sociaux qui se nouent lorsque l’on partage un café, ou que les enfants fréquentent la même école… L’idéal serait que ce ne soit plus le numérique qui définisse l’interaction, comme c’est le cas aujourd’hui avec certains réseaux sociaux, mais que ce soit l’interaction humaine qui définisse ensuite la forme numérique de nos canaux de communication. Il faut mutualiser nos forces avant de les digitaliser. Trop souvent, c’est exactement l’inverse qui est fait.

Évidemment, la seule rencontre physique ne suffit pas non plus, à commencer parce qu’elle est difficile à mettre en œuvre en ces temps de pandémie. Il nous faut aussi créer des lieux virtuels qui ne seraient pas uniquement limités par la géographie et qui permettent aux individus de se retrouver autour de leurs valeurs.

Pensez-vous qu’il y ait un risque de dérive, dans les droits et libertés individuelles, avec la situation actuelle de pandémie?

Les risques provenant des autorités publiques sont bien documentés. Mais il y en a aussi qui proviennent d'acteurs prives, même si la pandémie n'a fait qu'accélérer une tendance qui existait déjà. Le Covid-19 n’a rien créé ex nihilo. Il a en revanche pu favoriser l’adoption d’outils qui préexistaient déjà avant la pandémie. Pensez à Zoom, par exemple, qui a été critiqué pour son manque de sécurisation. Son usage a connu un essor sans précédent, et il a été adopté par bon nombre d’écoles lors de leur transition vers l’enseignement en ligne… La prise de conscience ne peut se faire qu’au prix d’un effort collectif.

Pourtant, avec les restrictions sociales liées à la pandémie, nous sommes de plus en plus dépendants des outils numériques pour échanger avec nos proches…

Évidemment, cette numérisation croissante de nos interactions sociales, en l’absence de contrôle extérieur, pose de nombreuses questions. L’une de ces questions tient au pouvoir grandissant des acteurs privés qui contrôlent ces outils. Ce n’est pas seulement un enjeu de souveraineté numérique: c’est aussi un sujet économique. Car ces géants numériques menacent de devenir la principale source de création de valeur dans le monde. Or, bien souvent, ils ne payent quasiment pas d’impôts dans le pays où le travail est réalisé — prenez Uber, qui paye très peu d’impôt en Europe dans les pays où ses chauffeurs proposent des courses.

En 2016 survenait le scandale Cambridge Analytica, qui n’a pas entraîné d’exode massif de ses utilisateurs. Début 2021, la perspective d’un changement des conditions d’utilisation de WhatsApp a provoqué une telle fuite d’usagers que la propriété de Facebook s’est décidée à repousser leur entrée en vigueur. Est-ce une déformation de ma propre bulle de filtre, ou les choses ont-elles vraiment changé en cinq ans?

Les choses ont évidemment changé en cinq ans. Mais reste à comprendre à quoi tient cet exode de Whatsapp vers Signal et Telegram. Est-ce que cela tient vraiment aux nouvelles conditions d’utilisation? Ou s’agit-il plutôt d’une prise de conscience du rôle joué par ces plateformes dans la survenue des émeutes au Capitole américain le 6 janvier? La désactivation des comptes de Donald Trump, décision qui a été très commentée, c’était sûrement la chose à faire, mais la question ne se serait peut-être pas posée si on n’avait pas laissé ces plateformes prendre autant de pouvoir. En 2016, même après Cambridge Analytica, les risques de dérives des réseaux sociaux pour la démocratie semblaient encore très théoriques. Mais on l’a vu, les choses ont depuis bien changé.

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