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Réconcilier économie et biodiversité, une mission difficile mais pas impossible

Image d'illustration | Pixabay

Préserver la biodiversité a rarement été l'une des priorités du monde économique, mais cela pourrait bientôt changer. C'était en tout cas à cet espoir que l'Académie suisse des sciences naturelles a voulu faire adhérer les participants du Forum suisse sur la biodiversité 2020, qu'elle organisait ce vendredi 17 janvier à Berne.

Pourquoi c'est important. Les rapports successifs de l'IPBES et de l'UICN érigent le même constat général: la biodiversité vit une crise majeure, en grande partie liées aux activités humaines. Perte et dégradation des habitats, surexploitations des ressources naturelles, utilisation trop importante de pesticides, pollutions industrielles et introduction d'espèces invasives… Les menaces sont nombreuses. Alors que les relations entre finance et climat sont maintenant clairement établies, celles entre finance et biodiversité commencent à peine à être reconnues.

La promesse. Lors du Forum suisse sur la biodiversité, écologues, économistes et spécialistes en politique environnementales se sont succédés pour adresser un même message global: le système financier actuel nuit à la biodiversité et ce de façon global. Mais il pourrait être réorienté vers plus de durabilité afin de mieux protéger les espèces menacées, tout en continuant à en tirer des bénéfices.

Le défi. Réconcilier économie et biodiversité n'est pas gagné d'avance, tant les deux semblent antagonistes.

  • Déjà en 2018 l'OFEV avait analysé la pression suisse par habitant sur la biodiversité, que ce soit sur le territoire national que résultant de ses activités à l'étranger et ses importations. Cette pression serait trois fois plus élevée que ce que la planète ne peut supporter!

  • Plus insidieusement, certaines subventions, exonérations et dérogations étatiques favorisent directement ou indirectement des activités économiques nuisibles à la biodiversité. C’est notamment le cas dans l'agriculture, les transports et l'énergie, selon une étude en cours du WSL dont les résultats définitifs sont attendus pour le mois d'avril. Elle a déjà compilé près de 140 exemples. Et ce alors que de tels investissements publics sont en opposition avec la Stratégie Biodiversité de la Suisse, qui prévoit leur suppression.

  • Contrairement à la question climatique, les milieux financiers n'ont pas encore intégré les risques économiques inhérents à la perte de biodiversité dans leurs modèles, selon Amandine Favier, responsable Finance Durable pour WWF suisse. L'organisation propose d'ailleurs la mise en place d'une Task Force pour mieux évaluer ces risques.

La valeur de la biodiversité. Faut-il alors donner un prix à chaque espèce pour convaincre les différents secteurs de l'intérêt de la préservation de la nature? Une question balayée par Marc Chesney, professeur de finance quantitative à l'Université de Zurich et membre de Finance Watch:

«Au nom de quoi une espèce se donne le droit d'évaluer la valeur des autres espèces. Comment estimer le prix d'un ours blanc? Cette approche est absurde.»

La biodiversité en général peut néanmoins présenter un intérêt économique direct, rappellent deux études de l'OFEV, dont une encore non publiée. Pollinisation naturelle des cultures, stabilisation des pentes et attractivité touristique, autant de facteurs favorables à la création d'emplois et de produits à haute valeur ajoutée, sans oublier les avantages sociétaux liés, notamment, à un meilleur cadre de vie.

Le monde économique aurait ainsi beaucoup à perdre à ne pas assez prendre en compte la biodiversité. Notamment dans le cas de la surpêche, où les stocks de poissons économiquement exploitables pourraient disparaître du Pacifique asiatique d'ici 2048. Les pertes économiques occasionnées par la baisse des stocks exploitables pourraient toutefois autoréguler le secteur en limitant les nouveaux investissements faute de profitabilité, espère Karin Ingold, professeure à l'Institut de science politique de Zurich.

Les pistes. Tout ne serait donc pas perdu, selon les différents intervenants, chacun y allant de ses propositions de solutions:

  • L'introduction d'une micro-taxe sur les flux financiers. Pour Marc Chesney, cela permettrait de lever facilement 100 milliards de francs, dont la moitié suffirait à faire disparaître la TVA, l'impôt fédéral direct et le droit de timbre réunis. L'autre moitié pourrait ainsi servir à soutenir l'environnement.

  • Une réévaluation, voire une suppression, des subventions et autres aides plus ou moins directes que reçoivent les activités ayant l'impact le plus négatif sur la biodiversité.

  • Soutenir financièrement les projets de conservation de la biodiversité et les activités qui lui sont respectueuse.

  • Renforcer le principe de pollueur-payeur et tenir pour responsable les investisseurs des externalités écologiques qu'ils ont provoqués.

  • Inciter au changement de comportements de consommation.

  • Mesurer l’impact des portefeuilles d’investissements sur la biodiversité. Il existe déjà des outils pour le CO2 et l’eau, mais reste à appliquer cette approche à la biodiversité et à développer de nouveaux outils, selon Hugo Bluet et Ciprian Ionescu, du WWF français.

  • Privilégier les options d'investissements durables. La finance durable est déjà bien développée lorsqu'il s'agit de climat mais n'en est qu'à ces balbutiements en ce qui concerne la biodiversité. Sabine Döbeli, directrice du Swiss Sustainable Finance, attribue cette situation au caractère parfois très local des problématiques de biodiversité, nécessitant une approche à plus petite échelle, plus complexe, passant par des investissements dans des projets plus modestes.

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