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Qui est en mesure d'estimer si un investissement est durable?

Thierry Courvoisier

L'astrophysicien Thierry Courvoisier est professeur émérite de l'Université de Genève et ancien président de l'Académie suisse des sciences naturelles (2012-2015) et des Académies suisses des sciences. Il a aussi été président de l'European Academies Science Advisory Council (EASAC) jusqu'à 2019.

Nous entendons souvent, en ce moment, des appels à une économie et des investissements plus «durables» ou «verts». Mais inciter à ces investissements sans se donner les moyens de les définir n’est que d’une utilité symbolique.

Pourquoi c’est important. Les investisseurs possèdent en effet un outil puissant, à même de transformer nos sociétés, donc de contribuer à garder notre planète hospitalière pour les générations futures. Les appels à verdir économie et investissements partent d’une volonté louable et d’un souci réel de leurs auteurs.

L’épineuse définition. Appeler à des investissements «responsables», ou quel que soit l’adjectif utilisé pour les caractériser, demande de savoir comment déterminer si un investissement remplit les critères sous-entendus par les diverses qualifications utilisées. S’il est aisé de comprendre qu’investir dans l’exploitation du charbon est nocif pour le climat, il est beaucoup plus difficile de savoir quels moyens technologiques doivent ou peuvent être mis en œuvre.

De telles décisions requièrent une connaissance profonde de la planète, des lois de la nature, des technologies, de notre psychologie, de nos sociétés et des interactions entre tous les éléments en jeu.

Des effets contre-intuitifs. Diminuer l’empreinte carbone des transports, par exemple, requiert une analyse détaillée des besoins des sociétés, de la situation présente des véhicules, des modes de transport, des technologies en cours de développement. Mais considérer des solutions comme les biocarburants amène à des réflexions peu intuitives: utiliser du bois plutôt que des carburants fossiles est également nocif pour le climat, car le CO2 libéré par la combustion du bois passe directement dans l’atmosphère et ne sera réintégré dans des arbres qu’une génération plus tard, alors que c’est maintenant que nous devons réduire la densité de gaz à effet de serre dans l’atmosphère. Ces questions ont été traitées dans des rapports de l’European Academies Science Advisory Council (EASAC) et par bien d’autres.

La question de l’évaluation. Ces exemples ne représentent qu’une toute petite fraction des questions qui doivent être maîtrisées pour diriger les investisseurs vers des engagements durables. Les investisseurs institutionnels (caisses de pension, par exemple) ou privés n’ont certainement pas le personnel et les outils nécessaires pour évaluer les impacts sur la planète, le climat et la biodiversité des industries et sociétés qu’ils soutiennent. Les intermédiaires, les banques par exemple, ne sont pas non plus particulièrement bien dotés en personnel scientifique.

Prendre des décisions à propos d’investissement est, par essence, lié à la recherche de profit et donc à des intérêts industriels et financiers parfois colossaux. Des pans entiers de nos économies sont en jeu. Évaluer des technologies ou des sociétés dans ce cadre ne peut que rendre la recherche d’objectivité et de rigueur scientifique encore plus difficile que ce n’est le cas dans le monde académique actuel.

Les gouvernements pas les mieux placés. Les gouvernements ont des intérêts à défendre, ne serait-ce que la réélection de ceux qui ont des mandats d’autorité. Prendre des décisions économiques potentiellement impopulaires dans ce contexte est une tâche difficile, voire impossible. Ce ne sont donc probablement pas les institutions les plus à même de pouvoir évaluer les potentiels de grandes options économiques.

Les partis politiques représentent souvent des groupes d’intérêts économiques ou des idéologies pas toujours à même de produire des stratégies d’investissement libres de préjugés. Par exemple, investir dans des technologies nucléaires ou dans des technologies de génie génétique pourrait dans certaines conditions apporter des solutions solides à de réelles difficultés. Malgré ce potentiel, il existe des a priori négatifs vis-à-vis de ces technologies qui sont érigés en dogme par certaines communautés et empêchent leur mise en œuvre là où elles pourraient être nécessaires.

La carte à jouer des académies des sciences. Former un jugement éclairé et pertinent dans nos sociétés sur les lignes de développement prometteuses est une tâche colossale qui requiert connaissance, liberté de pensée, indépendance économique et politique. Les académies ont, en principe, l’indépendance d’esprit requise et sont aussi libres d’intérêts financiers et économiques qu’une institution peut l’être.

  • Elles disposent en leur sein, et dans les cercles qui leur sont proches, des connaissances scientifiques (dans le sens le plus large, incluant sciences humaines et sociales) nécessaires. Elles pourraient donc jouer un rôle clé dans le conseil aux investisseurs.

  • Mais pour que ceci puisse devenir une réalité, les académies devraient renforcer considérablement leurs structures et augmenter de manière drastique les moyens à leur disposition. Une telle évolution devrait se faire en garantissant leur liberté de réfléchir, de travailler et de publier.

  • Que ce soit des académies existantes ou de nouvelles structures qui soient chargées de poser un jugement sur les développements économiques, nous devons nous doter des outils pour répondre aux appels lancés en faveur d’une économie verte.

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