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Que nous disent les rues jonchées de cadavres sur l’occupant russe?

Des policiers recouvrent un charnier à Boutcha, dans les faubourgs de Kiev, après le retrait des troupes russes le 12 avril 2022. | Keystone/EPA / Oleg Petrasyuk

Les exactions de Boutcha, découvertes après le retrait des troupes russes des faubourgs de Kiev, ont marqué un tournant symbolique dans la guerre en Ukraine. Les images de civils exécutés, mains dans le dos, laissés dans la rue, ont touché les opinions publiques occidentales. Pour mieux comprendre ce qui se joue, nous avons interrogé Elisabeth Anstett (CNRS – Université Aix-Marseille), anthropologue française spécialiste du traitement social des cadavres et des crimes de masse.

Heidi.news – Vous travaillez sur les usages sociaux de la gestion des cadavres, notamment au sein du monde russophone. D’où vous vient cette vocation originale?

Elisabeth Anstett – J’ai marché dedans. J’ai fait mon terrain de thèse dans la région de Iaroslav, en Russie, et j’avais prolongé ce travail en m’intéressant à un groupe de personnes qui avaient en commun d’avoir dû quitter leur village englouti par la construction d’un barrage pendant la période stalinienne, à Rybinsk. Comme ce barrage fonctionnait mal, en bon ouvrage stalinien, le niveau d’eau était très bas et le village refaisait surface régulièrement, de sorte que s’est organisée une forme de pèlerinage. Une année, nous avons fait le chemin depuis la terre, via des marécages, et nous marchions sur des choses qui craquaient… J’ai fait une remarque sur les racines qui nous empêchaient d’avancer et l’historien local qui m’accompagnait m’a dit: «Non, ce ne sont pas des racines…»

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C’était des crânes?

Des os longs, plutôt. Ils appartenaient aux détenus du goulag qui avaient participé à la construction du barrage. Tout le monde était au courant, ça ne dérangeait personne. C’est donc en marchant dedans que j’ai pris conscience de la matérialité de la mort, et du fait qu’une mort, c’est d’abord et avant tout un cadavre dont il faut assumer la charge. Dans les périodes de crise de mortalité, les guerres et les massacres comme les épidémies, se pose toujours la question de quoi faire de ces corps. J’ai alors fait la rencontre d’un collègue historien, Jean-Marc Dreyfus, qui avait reçu des os et des cendres dans une boîte alors qu’il était en poste à Yad Vashem, en lui disant «Tu sauras quoi en faire»… Et on s’est attelé à un énorme programme de recherche sur le traitement social des cadavres, qui est encore en cours.

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