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Naomi Klein: «Nous assistons aux prémices de l’ère de la barbarie climatique»

Cet article a été publié à l’origine dans le «Guardian». Il est republié ici dans le cadre du partenariat de Heidi.news avec «Covering Climate Now», une collaboration de plus de 250 médias pour renforcer la couverture du réchauffement.

A l’occasion de la sortie de son livre «On Fire», l’autrice de «No Logo» parle au «Guardian» des solutions face à la crise du réchauffement climatique, de Greta Thunberg, de la grève des naissances et de comment elle garde espoir.

Quelles sont les raisons qui vous ont poussée à publier cet ouvrage aujourd’hui?

Je suis convaincue que nous abordons toujours la question des changements climatiques de manière trop isolée, en la dissociant des autres crises auxquelles nous sommes confrontés. L’un des grands thèmes du livre, c’est le lien qui existe entre cette crise et la montée en puissance de la doctrine de la suprématie des Blancs, les différentes formes de nationalisme, le fait que tant de gens sont contraints de quitter leur pays, et les efforts incessamment déployés pour détourner notre attention de ces problèmes. Ces crises se recoupent et s’entrecroisent; il doit en aller de même pour les solutions que nous y apportons.

Le livre est un recueil d’essais écrits au cours des dix dernières années. Votre point de vue a-t-il évolué sur certains sujets?

Avec du recul, j’estime ne pas avoir assez insisté sur le défi que les changements climatiques posent pour la gauche. Il ne fait aucun doute que cette crise remet en cause la vision du monde qui prédomine à droite, tout comme la posture timorée du centre, qui ne cherche jamais vraiment à agir mais seulement à nier les dissensions. Il se trouve néanmoins qu’elle représente aussi un véritable défi pour la gauche, qui se contente de se préoccuper de la redistribution des profits de l’extractivisme [le pillage des ressources naturelles] sans se soucier de mettre un frein à la surconsommation.

Quelles sont les résistances à gauche, en la matière?

Dans le contexte nord-américain, le tabou ultime tient au fait de reconnaître qu’il existe des limites. Voyez comment Fox News a traité le sujet du New Deal écologique aux États-Unis: «Ils vont vous interdire de manger des hamburgers!» L’idée que chaque génération a droit à davantage que la précédente, qu’il y a toujours une nouvelle frontière à dépasser, est profondément ancrée dans le rêve américain. C’est sur cette notion que reposent les nations colonisatrices comme la nôtre.

Quand quelqu’un se met soudainement à dire qu’en fait, il y a bel et bien des limites, des décisions s’imposent. Il faut alors se demander comment préserver ce qui n’a pas encore été épuisé et comment partager les ressources équitablement. C’est terrifiant! La réponse [de la gauche] a consisté à esquiver le problème et à dire: non, pas du tout, nous ne venons pas vous priver de ce qui vous revient, vous aller y gagner, vous verrez. Et c’est vrai. Des avantages, il y en aura: nos villes seront plus faciles à vivre, l’air que nous respirons sera moins pollué, nous passerons moins de temps coincés dans les embouteillages... Il y a tant de choses à faire pour mener des vies plus heureuses et fécondes! Mais il va falloir renoncer à la surconsommation et au tout-jetable.

Les négociations sur le New Deal écologique vous réjouissent-elles?

Je suis à la fois ravie et soulagée de voir que nous envisageons enfin des solutions à la hauteur de la crise à laquelle nous sommes confrontés. Il n’est plus question de solutions miracles à base de taxe carbone ou de plafonnement des émissions et d’échange de droits d’émission mais d’une refonte de tout le système économique. De toute manière, le système actuel est défaillant pour la plupart des gens. C’est ce qui explique que nous traversions une période trouble sur le plan politique et que nous nous retrouvions avec des types comme Donald Trump, le Brexit, et tous ces gouvernements autoritaristes.

Il faut donc trouver le moyen de changer le système de fond en comble, afin de tenter de résoudre tous les autres problèmes qui menacent l’humanité. Je reconnais que nos chances sont très minces, mais le moindre dixième de degré de réchauffement évité constitue une victoire. Adopter des mesures politiques en faveur de sociétés empathiques, c’est augmenter nos chances de surmonter les différentes crises sans sombrer dans la barbarie. Ce qui me terrifie vraiment, c’est ce qui se passe à nos frontières, en Europe, en Amérique du Nord et en Australie: je pense que ce n’est pas un hasard si les États colonisateurs et les pays qui sont les moteurs de ce colonialisme sont les plus concernés. Nous assistons aux prémices de l’ère de la barbarie climatique. On l’a vu à Christchurch, à El Paso, avec ce mélange de violence de la part de suprémacistes blancs et de racisme envers les migrants.

C’est l’un des aspects les plus troublants de votre livre, et je pense que c’est un lien dont beaucoup d’entre nous n’ont pas encore conscience.

Pourtant, le schéma est clairement établi depuis un certain temps déjà. La doctrine de la suprématie des Blancs ne tire pas son origine du simple fait que certains se sont mis à chercher des idées susceptibles de faire de nombreuses victimes. Il se trouve qu’elle permet avant tout de perpétrer des actes barbares, mais très profitables. L’ère du racisme scientifique a débuté avec la traite transatlantique des esclaves: c’est cette doctrine qui a permis de justifier une telle barbarie. Si nous décidons de répondre aux changements climatiques en renforçant nos frontières, les théories qui permettent de justifier ce choix (c’est-à-dire celles qui créent une hiérarchie au sein du genre humain) vont inévitablement resurgir. Cela fait des années que cela se fait sentir, mais il est de plus en plus difficile de le contester à l’heure où des assassins le crient sur tous les toits.

L’un des reproches que l’on fait souvent au mouvement écologiste, c’est qu’il est dominé par les Blancs. Qu’en pensez-vous?

Lorsqu’un mouvement est très majoritairement représentatif de la frange la plus privilégiée de la société, il adopte inévitablement une approche beaucoup plus hésitante vis-à-vis de tout changement/ Ceux qui ont beaucoup à y perdre ont tendance à en avoir peur, tandis que ceux qui ont beaucoup à y gagner sont en général plus déterminés. C’est là le gros avantage d’une approche des changements climatiques en lien avec ce qu’on appelle les enjeux essentiels: comment assurer de meilleures rémunérations, des logements plus abordables, davantage de moyens de subvenir aux besoins des familles, etc.

Au cours des échanges que j’ai pu avoir avec des écologistes au fil des ans, il m’est apparu qu’ils semblaient convaincus que le fait d’associer la lutte contre le changement climatique au combat contre la pauvreté ou le racisme engendrerait des difficultés supplémentaires. Il faut se défaire du discours selon lequel telle crise est plus grave que telle autre, qu’il faut d’abord sauver la planète avant de lutter contre la pauvreté, le racisme et les violences envers les femmes. Ça ne peut pas fonctionner comme ça. Cette façon de voir les choses ne permet pas de mobiliser les personnes les plus déterminées. Heureusement, les Américains ont beaucoup évolué sur la question grâce au dynamisme du mouvement pour la justice climatique et au fait que ce sont les femmes de couleur du Congrès qui soutiennent le New Deal écologique. Alexandria Ocasio-Cortez, Ilhan Omar, Ayanna Pressley et Rashida Tlaib sont issues de communautés qui n’ont pas été épargnées au cours de la période néolibérale (et depuis plus longtemps encore) et elles sont décidées à faire valoir les intérêts de ces communautés. Si elles n’ont pas peur du renouveau, c’est bien parce que les communautés dont elles sont issues en ont cruellement besoin.

Dans votre livre, vous dites: «Ce qui est difficile à accepter, c’est que la réponse à la question ‘Que puis-je faire, en tant qu’individu, pour contrer le changement climatique?, c’est: rien.» Vous le pensez toujours?

Pour ce qui est du bilan carbone, même en regroupant les décisions individuelles de chacun, nous n’atteignons pas le niveau de changement dont nous avons besoin. À mon sens, le fait qu’énormément de gens aient bien moins de mal à parler de consommation individuelle que de changement systémique est une conséquence directe du néolibéralisme. Nous avons appris à nous considérer avant tout comme des consommateurs. À mes yeux, c’est tout l’intérêt des analogies historiques comme le New Deal ou le Plan Marshall. Ces politiques nous ramènent à une époque où nous étions capables d’imaginer un changement de cette ampleur. Nous sommes aujourd’hui habitués à penser à petite échelle. Le fait que Greta Thunberg consacre désormais sa vie à cette urgence est, de fait, d’une importance capitale.

Oui, elle se rend au Sommet de l’ONU sur le climat à New York en empruntant un voilier zéro carbone…

Tout à fait. Mais ce qu’elle accomplit en tant qu’individu importe moins que ce que ses choix de militante font naître chez les autres. C’est quelque chose que je respecte profondément. Je trouve ça formidable. Elle utilise le pouvoir qu’elle a entre ses mains pour rappeler que nous sommes dans une situation d’urgence, et elle essaye de convaincre les responsables politiques d’en faire de même. Je crois que tout le monde doit réévaluer ses propres décisions et comportements, mais le risque est de donner trop d’importance aux décisions individuelles. À l’époque où j’ai écrit No Logo, je me suis mise à réfléchir à ces questions – «Qu’est-ce que je dois acheter? Où est-ce que je dois faire mes courses? Quels sont les vêtements éthiques?» – et j’ai fait un choix. Je continue à penser que je n’ai pas de conseils à donner sur la manière dont vous devez vivre votre vie ou faire votre shopping. Je prends ces décisions à ma petite échelle, sans me dire qu’elles vont changer le cours des choses.

Il y a des personnes qui décident de se lancer dans la grève des naissances. Qu’en pensez-vous?

Je suis heureuse que ces discussions fassent leur apparition dans l’espace public, au lieu d’être des sujets que l’on évoque à la va-vite et dont on a peur de parler. La question d’avoir ou non une progéniture est très clivante, y compris chez moi. L’une des raisons qui m’ont poussée à attendre si longtemps pour essayer d’avoir un enfant (et je n’arrêtais pas de le dire à mon compagnon), c’est cette peur de mettre au monde un petit Mad Max qui se battrait avec ses amis pour obtenir de quoi manger et boire. Ce n’est qu’en rejoignant le mouvement pour la justice climatique et en voyant qu’il y avait de l’espoir que j’ai pu imaginer avoir un enfant.

Cela dit, je ne voudrais en aucun cas imposer ce choix aux autres. C’est une décision on ne peut plus personnelle. En tant que féministe, je connais l’histoire brutale qui entoure la stérilisation contrainte et les exemples où les politiques usent du corps des femmes comme d’un champ de bataille pour contrôler la démographie. De mon point de vue, l’idée que l’on pourrait résoudre ce problème par le biais législatif ne va pas du tout dans le sens de l’Histoire. Nous devons affronter nos problèmes et nos peurs climatiques ensemble, et prendre des décisions (peut-être difficiles) mais aussi, et surtout, trouver le moyen de bâtir un monde où nos enfants pourront vivre des vies prospères sans empreinte carbone.

Cet été, vous avez encouragé les gens à lire le roman de Richard Powers, «L’Arbre-monde». Pourquoi?

C’est un ouvrage extrêmement important à mes yeux et je suis heureuse que tant de gens aient suivi cette recommandation. Powers dit des arbres qu’ils évoluent au sein de communautés et communiquent entre eux. Ils élaborent des choses ensemble et réagissent de concert. Nous nous sommes complètement trompés sur l’idée que nous nous en faisions. C’est exactement la même conversation qui se joue autour du sauvetage individuel ou de l’action destinée à sauver l’organisme collectif. Le militantisme est peu valorisé dans les bons romans. Il est rare de le voir traité avec respect, tout en tant compte de ses failles, de reconnaître l’héroïsme des gens qui se dévouent pour la bonne cause. Sur ce point précis, je trouve que le travail de l’auteur est remarquable.

Selon vous, quel est le bilan d’Extinction Rebellion?

L’une de leurs grandes réussites, c’est d’avoir brisé les codes du modèle de campagne classique qui prédomine depuis longtemps, où l’on raconte quelque chose d’effrayant aux gens avant de leur demander de cliquer sur un bouton pour agir, sans prendre en compte la phase de deuil collectif, d’expression des émotions, de digestion de ce que l’on vient de vivre… J’entends beaucoup dire qu’il serait impossible aujourd’hui de s’organiser au niveau du quartier, ou sur son lieu de travail, comme les gens le faisaient dans les années 1930 ou 1940. Les gens pensent que notre espèce est tombée tellement bas que nous en sommes devenus incapables. Le seul moyen de tordre le cou à cette idée, c’est de se retrouver, en groupe, de partager nos expériences, loin de nos écrans, les uns avec les autres, dans la rue et dans la nature, de faire des choses et de prendre conscience de notre pouvoir collectif.

Vous parlez d’endurance dans le livre. Comment arrivez-vous à poursuivre votre engagement? Avez-vous espoir?

Je suis partagée sur la question de l’espoir. Je traverse quotidiennement des moments de panique totale, de terreur, convaincue que nous sommes condamnés. Et puis je me reprends. La nouvelle génération est déterminée, dans l’action. Ca me galvanise. Sa volonté de s’investir politiquement m’inspire profondément. Quand ma génération avait vingt ou trente ans, on avait l’impression que s’engager politiquement c’était se compromettre, ce qui nous a privés de beaucoup d’opportunités. Ce qui me remplit d’espoir aujourd’hui, c’est que nous avons enfin une vision du monde concrète, même s’il ne s’agit que d’une première ébauche. C’est la première fois que je vois ça. Et puis j’ai décidé d’avoir des enfants. Mon fils de 7 ans est complètement fasciné par la nature. On a passé l’été à parler du rôle des saumons dans le bon développement des forêts où il est né, en Colombie-Britannique, et de leur lien à la santé des arbres, de la terre, des ours, des orques et de l’ensemble de ce sublime écosystème. Alors, quand je me dis que je vais devoir lui annoncer qu’il n’y a plus de saumons, ça me tue. Ma motivation, elle est là. Et mon désespoir aussi.

Cet article, publié sur le Guardian, a été traduit par Damien Allo, Laura Pertuy et Bamiyan Shiff pour Fast ForWord.

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