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Militer pour la science, un combat centenaire révélateur des enjeux de pouvoir dans la société

Marche pour les sciences aux Etats-Unis, en 2017 (image d'illustration) | Paul VanDerWerf/Flickr/Creative Commons

Sylvain Laurens, sociologue et maître de conférences à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), a enquêté sur l’histoire des mouvements militants pro-sciences en France au cours du vingtième siècle. Il en a tiré un essai, Militer pour la science, publié en 2019 aux éditions de l’EHESS. Nous avons interrogé le sociologue sur la façon dont s’inscrivent les mouvements rationalistes actuels dans cet héritage historique complexe, ainsi sur les nouveaux avatars que prend cette mobilisation avec la montée en puissance des réseaux sociaux.

Pour rappel, Heidi.news a publié cet été une tribune du collectif NoFakeSciences, collectif de citoyens et de scientifiques qui entend promouvoir un traitement plus rigoureux de l'information scientifique dans les médias. Suite à sa publication, ce texte avait provoqué de nombreux débats dans la communauté scientifique et journalistique.

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Sylvain Laurens | DR

Dans votre ouvrage, vous mettez en lumière l’évolution des combats se réclamant du rationalisme. En quoi le sens de ce mot a-t-il glissé au fil des ans?

Le rationalisme, qui dérive par son étymologie du mot raison, est une notion qui s’est surtout construite lors de deux périodes clés: l’Antiquité, puis les Lumières. Au XXe siècle, le sens accordé à ce mot a connu plusieurs mutations, en fonction des groupes qui s’en sont réclamés.

Dans le livre, je débute dans les années 1930, des années qui marquent un tournant, où le rationalisme sert à se démarquer du courant de la «libre pensée», qui avait abouti en 1905 à la séparation de l’Eglise et de l’Etat. La religion étant désormais reléguée à la sphère privée, plusieurs savants se regroupent, à travers le rationalisme. L’enjeu n’est plus de s’opposer au débordement du religieux dans la sphère publique mais d’autonomiser la science, notamment par rapport au monde militaire. Il s’agit en effet d’une génération de scientifiques traumatisés par la Première Guerre mondiale, à laquelle ils ont souvent été contraints de participer, parfois indirectement, dans leurs travaux. La prouesse, c’est que ces organisations rationalistes ont su construire des ponts entre des courants au départ très cloisonnés: libre penseurs, socialistes, communistes, francs-maçons…

C’est d’ailleurs un moment historique très particulier, où les références marxistes et cartésiennes semblent s’inscrire dans une certaine continuité. Il faut aussi savoir qu’à l’époque, le Parti communiste français publie aussi bien, via les Editions sociales internationales, des ouvrages des philosophes des Lumières que ceux de Marx. D’où l’idée pour ces savants lettrés, logique dans le contexte de l’époque, de mettre le rationalisme et le marxisme au même plan pour défendre l’universel face à la montée des nationalismes.

En quoi cela change-t-il après-guerre?

En plein contexte de Guerre froide, les crispations autours de la bombe atomique posent la question de la responsabilité du savant vis-à-vis de ses créations. Le problème fondamental est alors celui de la responsabilité du scientifique. Ces débats vont perdurer jusqu’aux années 1970, en réalité. Les militants rationalistes inscrits dans le mouvement social défendent l’idée que la science doit être au service de l’humain, là où les tenants de la science expérimentale considèrent qu’une création comme la bombe atomique n’est ni rationnelle ni irrationnelle en soi, seule compte l’usage qu’on peut en faire. Au tournant des années 1970, cette opposition entre épistémologie expérimentale et épistémologie engagée constitue toujours une tension que les organisations rationalistes ne parviendront jamais à résoudre et qui va se rejouer à chaque avancée, en particulier sur la question du nucléaire civil.

Mais les mouvements rationalistes trouvent néanmoins un nouveau compromis, en s’engageant pour l’éducation populaire, la vulgarisation scientifique, la déconstruction des phénomènes soi-disant paranormaux… En touchant un plus large public grâce à ces thèmes, ils deviennent plus visibles et surtout ce combat les oriente vers l’extérieur de leurs organisations, ce qui les détourne de leurs désaccords internes.

Est-ce en ce sens que l’on doit comprendre l’essor de la zététique?

Oui, à partir de la deuxième moitié des années 1980, le rationalisme apparaît comme vieillot et on met en circulation des termes qui sonnent comme nouveaux. C’est l’époque où la zététique, définie par son fondateur Henri Broch comme un «art du doute», marque un renouveau dans le combat contre les pseudo-sciences. La zététique recourt à la méthode scientifique pour lutter contre le charlatanisme, mais ne met pas nécessairement l’accent sur la responsabilité du savant face à ses créations. Le rationalisme, à ce moment, s’est transformé en «rationalisme à éclipses», qui s’applique aux autres, mais pas systématiquement à celui qui s’exprime. Les «autres» sont victimes de biais et on va les aider à les corriger en appliquant les règles de la science expérimentale à des problèmes de tous les jours.

Vous mentionnez la question du nucléaire civil qui divise historiquement les mouvements rationalistes, ainsi que la question climatique, plus récente. L’on y découvre que des organisations rationalistes, par exemple l’Afis (Association française pour l’information scientifique) en 2008, ont pu ouvrir leurs colonnes à certaines thèses climatosceptiques…

La ligne de division sur les questions du nucléaire civil remonte, en France, aux années 1975-1976. Une partie des physiciens français et les ingénieurs du CEA y voient un moyen de remettre la physique en lien avec les problèmes contemporains en résolvant la question de la dépendance énergétique. De l’autre, des militants rationalistes plus proches de l’astrophysique ou d’autres disciplines sont plus prudents. C’est un moment historiquement compliqué. Il faut aussi saisir qu’à l’époque, être taxé d’écologiste est plutôt péjoratif, même si certaines figures de l’Union rationaliste, comme l’astrophysicien Evry Schatzman, concèdent aux écologistes la rationalité de certains arguments anti-nucléaire, comme celles du stockage et du traitement des déchets. A chaque accident nucléaire, y compris celui de Tchernobyl en 1986, des débats resurgissent, mais dans l’ensemble des structures comme l’Union rationaliste ou l’Afis vont continuer à défendre le nucléaire comme une solution viable face aux énergies fossiles. Et aujourd’hui encore, elles vont défendre le nucléaire en mettant en avant le fait que si on est contre les émissions de CO2, cela pourrait être une solution.

Ce qui m’amène à répondre aussi à votre question sur l’écologie et le climat. Dans ces prises de position, on ne peut pas toujours séparer la biographie personnelle des savants du mouvement historique global. Prenez Maurice Tubiana (1920-2013), par exemple, personnage emblématique du mouvement rationaliste, et cancérologue. Il fait partie de la génération de chercheurs profondément affectés par la Seconde Guerre mondiale. Pour lui, l’écologie faisait écho aux thèses vichystes du retour à la terre. Son opposition de principe à la science environnementale, ou à l’idée même qu’il existerait des causes environnementales aux cancers est profondément ancrée, d’autant plus que dans ses travaux, le tabac domine sur toute autre explication. Il rappelle à chacun de ses livres la mortalité des cancers liés au tabac en France sans laisser de place aux autres types de cancers. En même temps, c’est une figure exceptionnelle en France qui va dès lors à la fois critiquer les écologistes et s’opposer à l’industrie du tabac. Les Etats-Unis, où le lobby du tabac était à l’époque très puissant, n’a pas eu de figure de ce type.

Sur la question climatique, le terme de climatoscepticisme a été introduit par un blog français se revendiquant de la mouvance sceptique, effectivement relayé par l’Afis en 2008, qui a ensuite été repris par d’autres médias.

Lors des trente dernières années, on a vu la montée en puissance des technologies de l’information. Vous relatez à cet effet une anecdote amusante sur le pionnier de la zététique Henri Broch, qui a tiré parti, dès 1986, du Minitel (ndlr: un ancêtre français d’internet) avec son service 3615 ZET. Plus de 30 ans plus tard, en quoi les réseaux sociaux ont-il changé la façon dont se construit la socialité militante autour des sciences?

Plusieurs jeunes chercheurs travaillent sur ce sujet aujourd’hui, qui sort un peu du périmètre de mon livre. Je continue aussi de m’intéresser à ces questions mais n’ayant encore une cartographie claire de ces usages, je ne peux vous répondre que sur le mode de l’intuition.

D’une part, les ingénieurs en informatique, comme Jean-Paul Krivine, ingénieur chez EDF arrivé à l’Afis dans les années 1990, ont joué un rôle technique important dans l’ouverture de ces organisations au grand public, grâce aux nouvelles technologies de l’information. Les zététiciens ont eu un site minitel, l’Afis a eu très tôt un site internet. Animées par des gens qui généralement s’y connaissent en ce domaine, il est logique que les organisations rationalistes aient toujours un coup d’avance de ce côté-là.

D’autre part, il faut voir que ces organisations sont aussi de bons révélateur de la société. Depuis les années 1970, beaucoup de choses ont changé, et les entreprises, comme France Telecom, ont été entièrement ou partiellement privatisées. Le discours des sciences au service de l’innovation n’est plus porté par l’Etat, mais par le secteur privé. Et y compris dans le secteur public, l’encouragement des chercheurs à déposer toujours davantage de brevets va dans le sens de la promotion de la figure du chercheur-entrepreneur. Ces évolutions s’accompagnent de la montée en puissance des ingénieurs en général, et des informaticiens en particulier, mais aussi d’un changement dans leur rapport à l’innovation technologique. A l’image de ces changements, beaucoup d’associations rationalistes associent positivement science et applications industrielles, un peu à l’opposé des années 1930 où l’autonomie de la science de toute forme d’influence était le maître mot.

Comment expliquez-vous le succès des communautés de la vulgarisation scientifique, par exemple sur YouTube?

Par rapport aux années 1930 ou 1950, les écoles d’ingénieurs fabriquent désormais des gens qui ont une culture scientifique très fragmentée. Il n’y a quasiment plus d’heures accordés à la philosophie, aux sciences humaines ou à l’histoire des sciences. Mais l’envie de comprendre la société subsiste assez logiquement chez ces étudiants. D’une certaine façon, les youtubeurs et autres vulgarisateurs répondent à ce besoin. Auparavant, les sciences humaines répondaient à ce besoin de sens, aujourd’hui l’on s’en remet à une forme de bricolage où l’on consomme des vidéos de vulgarisation scientifique mais aussi des vidéos d’interview du type Thinkerview en picorant des contenus à droite à gauche .

Une autre explication de la vivacité de la communauté en ligne se trouve dans le décalage entre la formation et les débouchés réels des études en sciences. Dans mes enquêtes sociologiques, je croise beaucoup de gens qui sont passionnés par la science, qui ont reçu un enseignement scientifique jusqu’à un certain niveau, mais se retrouvent dans des emplois qui n’ont finalement que peu de contenu scientifique fondamental. Ces activités de défense de la science via les réseaux sociaux peuvent alors être vues comme une façon de poursuivre un idéal de science là où le travail quotidien semble décalé ou désajusté par rapport à des aspirations qu’avaient fait naître la formation en école d’ingénieur. Là encore, ce n’est qu’une hypothèse de travail que mon enquête devra ou non confirmer, mais ce sont des résultats pas si éloignés que ceux certains collègues constataient déjà dans le profil des publics de la vulgarisation scientifique dans les années 1970 ou 1980

Quelles sont les limites de l’exercice?

Le problème, c’est que la critique rationnelle se traduit aujourd’hui trop souvent par une simple liste de biais à cocher. Ce qui est très artificiel du point de vue des sciences sociales! On sait bien, du regard du sociologue ou du philosophe, que ça ne suffit pas à résoudre tous les problèmes qui se posent aux sociétés…

J’ai donc un point de vue ambivalent sur ces communautés: d’un côté, il est salutaire de défendre la science. Mais de l’autre, des dérives sont possibles, surtout via Twitter ou d’autres réseaux sociaux. Ce sont des activités qui se déroulent à distance, parfois sous couvert d’anonymat. Or l’anonymat va à l’inverse du discours scientifique, où l’on doit clairement identifier qui s’exprime, et avec quels possibles conflits d’intérêt. Parfois aussi, ces communautés prennent pour cible des personnes bien identifiées… Or, je pense que la critique de telle ou telle publication doit viser à améliorer le compte-rendu de la réalité. Tuer symboliquement quelqu’un, ce n’est pas de la science. Aligner des biais sans proposer derrière une autre représentation du phénomène étudié qui aurait été corrigée par l’intégration de ces biais, c’est juste un jeu de massacre qui est ruineux pour le travail scientifique.

Pourtant, la plupart des militants pro-science sont sincères dans leur engagement. Alors que s’est-il passé?

Les militants sont sincères, et il est salutaire d’être énervé par des phénomènes sociaux à l’origine, par exemple, du recul de la vaccination. Je me sens spontanément du côté de ce genre de combat. Mais il ne faut pas oublier que certaines entreprises utilisent l’appétit pour la science pour servir leurs propres intérêts! J’ai précédemment eu l’occasion de travailler, en tant que sociologue, sur le phénomène de lobbying à Bruxelles.

J’ai pu voir que sélectionner les arguments scientifiques pour inciter le législateur à aller dans un sens ou dans l’autre, c’était un métier. Je ne dis pas que Monsanto est derrière chaque troll sur Twitter, mais il faut garder en tête qu’il y a des agences de relations publiques à l’oeuvre sur les réseaux sociaux, qui construisent des relais d’opinion. Il suffit de voir ce que propose toute la journée une ferme de contenu comme Bonus Eventus. On retrouve aussi des techniques d’influence comme l’astroturf, à travers de fausses ONG visant à promouvoir la science industrielle sous couvert de médiation scientifique, comme Sense About Science.

Que pensez-vous des enjeux de libre circulation de l’information scientifique, notamment évoqués dans leur tribune par le collectif No Fake Sciences?

Je vais répondre indirectement en revenant sur la proposition de Science Media Centre, formulée par No Fake Sciences. Il faut savoir qu’au Royaume-Uni, un collectif baptisé Living Marxism, qui a d’ailleurs basculé du marxisme vers une ligne néo-libertarienne, aidé par quelques parlementaires, a obtenu au début des années 2000 la création d’un tel centre, sorte de méta-agence de presse scientifique. Il en existe aujourd’hui aussi en Nouvelle-Zélande et en Allemagne.

Vingt ans après, on a désormais le recul pour voir comment cette idée a, dans la pratique, glissé. Au Royaume-Uni, les briefings offerts aux journalistes par ce centre, adossé à la Royal Society mais financé par l’industrie, vont le plus souvent dans la ligne du consensus scientifique. Mais sur certaines questions, en lien direct avec les sociétés finançant le centre, on observe des choix d’interlocuteurs plus que douteux. Sur la question des OGM, par exemple, les éléments proposés aux journalistes ont parfois été franchement orientés..

Au Royaume-Uni, cela a aussi eu des conséquences terribles sur la profession de journaliste scientifique, certains patrons de presse imaginant qu’il suffisait d’envoyer des stagiaires au Science Media Centre pour alimenter leurs rubriques Sciences. D’une certaine façon, l’impératif de rentabilité de la presse s’est trouvé aligné avec les intérêts de quelques lobbys industriels. Ce qui faisait le cœur de la profession de journaliste scientifique a été peu à peu externalisé. Un journaliste scientifique se construit une compréhension qui lui est propre des institutions scientifiques. Couvrir l’actualité scientifique ce n’est pas simplement copier/coller des verbatims de chercheurs sélectionnés par un Science Media Centre.

Cela suppose plus fondamentalement de comprendre l’ensemble de l’écologie de l’univers savant. Un journaliste scientifique passe sa vie à comprendre ce qu’est un laboratoire, une carrière de chercheur, le fonctionnement d’une revue scientifique. Le meilleur garde fou contre les Fake Science ce n’est pas de réduire la masse critique de journalistes spécialisés, et donc diminuer la capacité de compréhension des enjeux scientifiques internalisée dans les rédactions. Ce n’est pas donner à un seul lieu le rôle de tamponner les scientifiques valables. Si on veut comprendre la diffusion des Fake Science dans l’espace public, je crois beaucoup plus à la défense d’un pluralisme de l’information qui intégrerait un impératif d’exigence quant au maintien d’une culture scientifique minimale dans toutes les formations journalistiques.

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