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Médias et Covid-19: où sont les chercheuses?

Sarah Sermondadaz

La pandémie a engendré un paradoxe. Les femmes constituent la vaste majorité des personnels soignants dans les hôpitaux et des «travailleurs essentiels» aux premières loges de la réponse sanitaire. Et pourtant, elles ont été inégalement représentées dans les médias. Selon des données intermédiaires du Projet mondial de suivi des médias (GMMP), la proportion d’expertes citées au niveau mondial par les médias dans leur couverture de la pandémie n’était que de 21%.

Même sur Heidi.news, la proportion de femmes citées reste loin de la parité. C’est ce que montrent les chiffres de notre algorithme Heidi Gender Tracker pour l’année écoulée. Nos deux premiers Flux, Sciences et Santé, ont respectivement cité, en moyenne, 26,6% (Santé) et 30% (Sciences) de femmes depuis janvier 2020, ne dépassant que ponctuellement la barre des 40%. Le constat est comparable pour la page Sciences du Temps, qui réalise son propre baromètre: entre 17% et 42% de femmes citées selon les mois. Or, nous pouvons — et nous devons — mieux faire. La moitié des membres du réseau de médias internationaux partenaires du projet 50:50 de la BBC - dont Heidi.news fait aussi partie - sont parvenus à atteindre la parité en mars, témoigne le rapport d’impact 2021. Alors pourquoi pas nous?

Statu quo et situation de crise

Revenons au Covid-19. Pour le ou la journaliste, il importe généralement de donner la parole au bon expert ou à la bonne experte, indépendamment de son genre. C’est d’autant plus vrai lors d’une pandémie sans précédent dans l’après-guerre: aucune concession sur la qualité de l’information n’est envisageable. Dans l’urgence, l’enjeu de diversité a-t-il semblé moins important? «En temps de crise, le biais de statu quo tend à inciter les journalistes à se tourner vers les sources à l’autorité bien établie, qui sont significativement plus souvent des hommes», lit-on dans un rapport sur la sous-représentation des femmes dans les médias pendant le Covid-19 dans six pays, commandité par la fondation Bill & Melinda Gates.

Mais est-ce seulement un problème médiatique? La sous-représentation des expertes se retrouve aussi dans les task forces, ces groupes mis sur pied par les gouvernements nationaux pour conseiller les décideurs. «La représentation des femmes y semble dérisoire», écrivaient au printemps 2020 Dheepa Rajan, conseillère en systèmes de santé pour l'Organisation mondiale pour la santé (OMS) et ses co-auteurs dans les colonnes du BMJ. Dans une analyse publiée dans la même revue, on peut même lire que seules 3,5% de ces organisations atteignaient la parité, et que 81% étaient dirigées par des hommes. Et encore, ces groupes d’experts avaient malgré tout des niveaux de parité plus élevés que les cercles de décideurs politiques qu’ils avaient pour mission de conseiller...

Le reflet de la société

C’est que la crise agit comme un révélateur de problèmes structurels plus anciens. «L’an dernier, j’avais calculé le pourcentage de femmes dans la task force scientifique Covid-19, nous confie Samia Hurst-Majno, professeure de bioéthique à l’Université de Genève et vice-présidente de la task force scientifique Covid-19. Il était proche de la part de professeurs chez les chercheuses suisses, ce qui montre que le goulet d'étranglement dans la représentation des femmes se situe plutôt en amont.» Comprendre: dans les universités et les institutions de recherche.

La production scientifique n’est pas indépendante de nos sociétés: elle s’y ancre. Les obstacles à l’égalité des chances ont pu entrer en compte, des facteurs plus structurels comme la maternité aussi. Au printemps 2020, des revues scientifiques avaient sonné l’alerte: elles recevaient plus de manuscrits de chercheurs que de chercheuses. La crise n’a pas frappé de la même façon les hommes et les femmes, rappelait un brief de la task force. «Bien qu’elles meurent moins souvent du virus que les hommes, les femmes représentent une plus large part des malades», rappelle la vice-présidente de la task force. Exerçant souvent des professions plus précaires, elles sont exposées à plus de risques économiques et sociaux. «Là où les écoles ont fermé plus longtemps, les femmes ont pu faire face à une triple charge de travail à cause de l’école à domicile». Et ont parfois payé le prix fort: licenciements et précarité économique accrue.

Montrer les deux revers de la médaille

Bien sûr, des perspectives genrées ont été aussi rapportées dans la presse, dont Heidi.news: par exemple ces articles sur l’effet du virus sur les carrières des chercheuses, la précarité des professions de garde d’enfant ou encore sur le plafond de verre en médecine. Ce sont des récits importants pour comprendre ce qui se joue. Nous essayons de montrer les deux côtés de la médaille: les difficultés, mais aussi les parcours inspirants. «Si une fillette voit s’exprimer des gens qui lui ressemblent, alors cela fera passer le message, essentiel, qu’elle aussi peut le faire, rappelle Samia Hurst-Majno. En réalité, il y a beaucoup de chercheuses peu connues, mais très compétentes.»

Car en Suisse comme ailleurs dans le monde, des chercheuses et médecins ont œuvré dans la lutte contre le virus. Samia Hurst-Majno évoque spontanément les figures de la Dre Alexandra Calmy, médecin infectiologue aux HUG, ou de la Dre Silvia Stringhini, qui a coordonné les études de séroprévalence de la région genevoise. On peut aussi songer à la biologiste Emma Hodcroft, basée à Bâle. Sans oublier Kathrin Jansen, directrice de la recherche des vaccins chez Pfizer, et surtout Katalin Karikó, biochimiste qui a rendu possible l'avènement des vaccins à ARN messager.

Quel monde représenter?

Derrière les objectifs de parité — et les projets comme notre Gender Tracker — se dresse en réalité une question âprement débattue au sein des rédactions, dont la nôtre. Nous, médias, avons-nous pour tâche de représenter le monde tel qu’il est, ou tel qu’il devrait être? La bonne réponse se situe sûrement entre les deux.

Nous devons continuer à donner la parole aux chercheuses brillantes, et nous devons rendre compte des aspects plus genrés de la lutte contre le virus. Tout en nous gardant de toute surinterprétation, comme cela a pu être fait ailleurs en attribuant trop vite le succès de certains pays face au virus au genre de leur dirigeante. La proportion des intervenantes citées ne représente évidemment qu’une facette de la réalité. Mais les chiffres importent. C’est pourquoi nous nous engageons, d'ici à l'été, à afficher de façon transparente ces statistiques tous les mois – et à tout faire pour les améliorer!

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