Les sanctions scientifiques en temps de guerre, un outil à l'efficacité discutable

Albert Einstein donnant une conférence à San Diego en 1944. En 1919, en tant que scientifique allemand, il était encore théoriquement sujet à boycott de la part des autorités belges, françaises, britanniques et américaines. | Keystone / PHOTOPRESS-ARCHIV / STR

Avec l’invasion de l’Ukraine, une salve de sanction s’est abattue sur la Russie. D’abord d’ordre économique, puis aussi scientifique, certaines revues scientifiques ayant décidé de boycotter les manuscrits émanant de chercheurs travaillant au sein d’institutions russes. Certaines institutions, comme le CERN, ont suspendu les nouvelles collaborations avec la Russie. Que penser de ces boycotts? Se sont-ils au moins montrés efficaces par le passé? Dans un long article publié par Nature, l’historien des sciences américain Michael Gordin revient sur les événements du siècle dernier, et comment ils peuvent éclairer la situation actuelle entre la Russie et l’Occident.

Lire aussi: Les sanctions contre la Russie ne doivent pas couper les liens entre scientifiques

D’hier à aujourd’hui. L’auteur rappelle d’abord le parallèle entre la situation actuelle et l’agression de l’Afghanistan par l’URSS en 1979. De nombreux appels au boycott, y compris de la part de la communauté scientifique, avaient été formulés, notamment pour critiquer l’exil forcé du physicien dissident Andrei Sakharov, lauréat du prix Nobel de la paix en 1975.

Il fait ensuite un bond dans le passé en revenant sur le boycott imposé dès 1919 aux puissances vaincues de la Grande Guerre, et sur l’exception d’Albert Einstein, seul scientifique allemand exempté, du fait de ses prises de position politiques. Pour l’historien des sciences, les boycotts scientifiques ne fonctionnent pas dès lors où les pays touchés, comme l’Allemagne ou l’Autriche de l’entre-deux-guerres, bénéficient d’une communauté scientifique solide capable de fonctionner de façon autonome, même en autarcie.

Le contre-exemple historique. Dans les années 1960, des sanctions universitaires avaient été prises contre l’Afrique du Sud par la communauté internationale, avec le soutien du Congrès national africain, afin de faire pression pour mettre fin à l’apartheid. Pour Michael Gordin, cet épisode a eu des conséquences préjudiciables pour la recherche sud-africaine, coupant de manière durable les liens entre les chercheurs et les réseaux scientifiques internationaux. Cet exemple, souligne-t-il, a motivé certains appels à boycotter la communauté scientifique d’Israël, dans le contexte du conflit israélo-palestinien.

Et la Russie aujourd’hui? Les embargos scientifiques ont toutes les chances de laisser le régime russe de marbre, argue l’historien. Il en veut pour preuve l’insuffisance des investissements réalisés dans le domaine de la recherche au cours de la dernière décennie et l’interruption récente de diverses collaborations scientifiques étrangères sur sol russe, celles-ci étant désignées comme des «agents étrangers». Selon lui, un boycott scientifique contre la Russie aujourd’hui serait aussi inefficace à infléchir le cours de la guerre que les sanctions l’ont été en 1979 lors de l’invasion de l’Afghanistan.

link

A lire dans Nature (EN)