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Les déplacements professionnels des scientifiques multiplient par deux leur empreinte carbone

(AP Photo/Matt Dunham)

Cet article a été publié à l’origine sur «Physics World». Il est republié ici dans le cadre du partenariat de Heidi.news avec «Covering Climate Now», une collaboration de plus de 250 médias pour renforcer la couverture du réchauffement climatique.

En mai, Heidi.news avait réalisé une enquête sur les vols en avions des chercheurs suisses.

D’après une récente étude, les professeurs de l’Université de Montréal, au Québec, parcourent en moyenne plus de 33’000 kilomètres par an. Leur empreinte carbone est donc presque deux fois plus élevée que celle de la plupart des Canadiens.

Ces déplacements –qui se font à 90% par avion– équivalent à trois allers-retours transatlantiques entre Montréal et Paris par personne et par an. Leur fréquence varie considérablement d’un chercheur à un autre, mais l’étude révèle que certains ne quittent que très rarement le campus tandis que d’autres peuvent parcourir jusqu’à 175’000 kilomètres par an.

Comme le souligne Julien Arsenault, de l’Université de Montréal, «parcourir le monde en avion a un impact considérable sur l’environnement. Il est très pratique de se déplacer à loisir, mais il faut vraiment nous demander si tous ces déplacements sont réellement justifiés ou même nécessaires pour les besoins de la science.»

En compagnie d’un groupe de confrères de l’Université de Montréal et de l’Université McGill, M. Arsenault a décidé d’évaluer les habitudes de ses collègues en matière de déplacements, dans le cadre d’un projet interuniversitaire visant à limiter l’impact des établissements sur l’environnement. Bien que l’Université de Montréal lui ait fourni des données sur son bilan environnemental –en se fondant, notamment, sur sa consommation d’énergie et les produits alimentaires qui y sont proposés–, aucun renseignement n’a pu être recueilli sur les trajets longue distance effectués dans un cadre scientifique.

Afin de recueillir par eux-mêmes ces données, les auteurs de l’étude ont adressé un questionnaire aux enseignants, chercheurs et doctorants. L’objectif consistait non seulement à déterminer l’empreinte carbonique des universitaires et des étudiants, mais aussi leur empreinte azotée (un indicateur de plus en plus couramment utilisé pour calculer la quantité d’azote rejetée par personne dans l’environnement par le biais de la fertilisation des sols et de la combustion d’énergies fossiles, entre autres). Ce gaz a de nombreux effets nocifs sur l’environnement et conduit notamment à la formation de brouillards de pollution, la contamination des cours d’eau et des émissions d’oxyde nitreux, un gaz à effet de serre presque 300 fois plus toxique que le dioxyde de carbone.

On a ainsi constaté que l’empreinte annuelle de chaque chercheur avoisinait 11 tonnes de dioxyde de carbone et 2 kg d’azote, contre près de 4 tonnes de dioxyde de carbone et 0,5 kg d’azote pour les étudiants étrangers. «Nous avons été très étonnés par ces résultats», reconnaît le responsable de l’étude.

Une autre étude, réalisée en 2015 par une équipe de la bibliothèque de l’Académie chinoise des sciences de Lanzhou, a révélé qu’en 2007, les Canadiens émettaient en moyenne près de 13 tonnes de dioxyde de carbone par personne et par an. Selon Julien Arsenault, à émissions domestiques égales, les déplacements professionnels des universitaires multiplieraient presque par deux leur empreinte carbone globale, qui passerait à 24 tonnes.

Il estime que l’impact des activités universitaires sur l’environnement doit être moindre en Europe, où les établissements sont moins éloignés les uns des autres, mais qu’il doit l’être davantage en Australie, où les étudiants et les enseignants sont contraints de parcourir de plus grandes distances pour se rencontrer ou assister à des conférences. Il devrait en revanche s’avérer beaucoup plus faible dans les pays en développement, où les ressources consacrées aux déplacements sont plus limitées.

«Nous reconnaissons qu’il est nécessaire de se déplacer dans de nombreuses situations, comme pour les études de terrain, ou dans le cas des jeunes diplômés obligés de nouer des contacts afin de décrocher un poste, ou encore en ce qui concerne les chercheurs des pays en développement, qui ont tout intérêt à faire connaître leurs travaux dans le cadre de conférences internationales», précise M. Arsenault. «Il appartient en revanche aux universitaires déjà bien établis des pays développés de réduire leurs déplacements ou d’en minimiser l’impact sur l’environnement.»

En début d’année, des chercheurs de l’Université de Colombie-Britannique n’ont pu établir aucun lien entre les émissions dues au transport aérien et la productivité au sein des milieux universitaires, tandis que la corrélation avec le niveau de rémunération leur a paru incontestable.

Julien Arsenault recommande de ne plus accorder autant d’importance à l’«internationalisation» des activités scientifiques dans le cadre du recrutement de nouveaux intervenants. Il suggère par ailleurs aux universités d’exiger de leurs chercheurs qu’ils achètent des crédits compensatoires de carbone en cas de déplacement en avion, et à s’engager à ne prendre en charge que les frais de train ou d’autobus pour les trajets plus courts. Cependant, ajoute-t-il, «il appartient à chacun de se demander s’il est nécessaire ou non de se déplacer. Les chercheurs doivent repenser leurs habitudes en la matière».

Cet article, publié sur Physics World, a été traduit par Damien Allo pour Fast ForWord.

En mai, Heidi.news avait réalisé une enquête sur les vols en avions des chercheurs suisses, et ce que font les universités romandes pour réduire la part du transport aérien dans leur bilan carbone. A l’EPFL, entre 2014 et 2016, le personnel académique a effectué 14'949 déplacements en avion. A l’UNIGE, c’est 4000 vols par an. Les instituions romandes misent pour l’instant sur la méthode douce: incitation et compensation. Seule l’UNIGE a décidé, cet automne, d’interdire les vols pour les destinations facilement accessibles en train.

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