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Le confinement, une mesure qui aurait évité jusqu'à 120'000 morts en Europe en mars

Confinés, les résidents d'un immeuble suivent un cours d'aérobic donné par la police, en Colombie (image d'illustration). | FERNANDO VERGARA / AP / KEYSTONE

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Déjà plusieurs semaines que les pays européens ont mis en place, avec plus ou moins de retard, diverses mesures pour freiner la pandémie de Covid-19: confinement des populations, fermeture des commerces non essentiels et des écoles... Quoique drastiques, ces stratégies auraient permis d’éviter, pour le seul mois de mars, jusqu’à 120’000 morts (plus précisément, de 21’000 à 120'000 en tenant compte de l'incertitude du modèle employé) en Europe dans onze pays. C’est l’analyse livrée par les épidémiologistes britanniques en charge de la réponse sanitaire, le 31 mars dernier.

Pourquoi on en parle. De part et d’autre, des voix se sont élevées pour critiquer le coût économique élevé de ces mesures. Or, c’était déjà le premier rapport de l’équipe de Neil Ferguson, le 12 mars, qui avait incité d’abord le Royaume-Uni, puis d’autres pays d’Europe, à ne pas miser sur une périlleuse stratégie «d’immunisation collective». En modélisant le nombre de morts évités par le confinement, ce nouveau rapport offre une justification bienvenue, ainsi qu’une analyse différenciée des différentes politiques nationales. Et surtout, laisse entrevoir le bout du tunnel.

Le modèle. Il s’intéresse à 11 pays, à savoir l’Autriche, la Belgique, le Danemark, la France, l’Allemagne, l’Italie, la Norvège, l’Espagne, la Suède, la Suisse et le Royaume-Uni. Puis pour chacun d’entre-eux:

  • Les épidémiologistes ont retracé l’évolution du nombre de morts du Covid-19 dans chaque pays (un indicateur beaucoup plus fiable que le nombre de cas confirmés, qui dépend pour beaucoup des politiques de tests mises en place par chaque pays), avant et après le confinement.

  • De quoi leur permettre de suivre l’évolution, avant et après confinement, du taux de reproduction effectif (Rt) de la maladie, c’est-à-dire le nombre moyen de personnes contaminées par chaque malade. Et de voir dans quelle mesure celui-ci s’est avéré efficace…

  • Ils ne s’arrêtent pas là: en fonction de la date et de l’intensité des mesures mises en place, les chercheurs ont construit un modèle permettant de retracer le nombre de mort supplémentaires de la maladie qui seraient survenus en l’absence de mesures de confinement.

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Date des différentes mesures de confinement en fonction des pays | N. Ferguson et al.

Le nombre de vie sauvées. Au 31 mars, le nombre de vie sauvées dans les 11 pays était estimé à environ 59’000, l’intervalle de confiance du modèle offrant une fourchette plus large, de 21’000 à 120’000 morts. En Suisse, cela représente jusqu’à 1100 décès évités. Les différences s’expliquent par le décalage temporel de l’épidémie dans les différents pays. En Italie, pays où l’épidémie était la plus avancée début mars, le confinement aurait permis d’éviter entre 13’000 et 84’000 (38’000 en moyenne) morts.

L’efficacité des mesures. En examinant l’évolution du taux de reproduction Rt de la maladie pays par pays, et en les comparant aux mesures prises par ces derniers, ils parviennent à mettre en évidence l’efficacité des mesures de confinement. L’objectif, comme pour toute maladie, étant de faire chuter cet indicateur sous le seuil fatidique de 1. Si chaque malade génère à son tour moins d’un nouveau malade, alors le nombre de malade cesse de croître de façon exponentielle.

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Réduction du taux de reproduction du Covid-19 en Suisse avec les mesures de confinement | N. Ferguson et al.

Qu’en est-il en Suisse? Le graphe ci-dessous montre un net effet du confinement sur la propagation de l’épidémie. Néanmoins, le niveau d’incertitude est grand, et l’option la plus probable est que le taux de reproduction Rt reste encore légèrement supérieur à 1.

Les mesures les plus efficaces. Peut-on hiérarchiser les mesures les plus efficaces? Les modélisations suggèrent que c’est bien le confinement qui a eu le plus large effet sur la réduction de la transmission du virus, mais la part des autres mesures reste difficile à restituer, puisqu’elles ont pour beaucoup été prises en même temps. Ils illustrent:

«Pour l’instant, on ne peut donc affirmer avec certitude que les mesures actuelles ont réussi à contrôler l’épidémie en Europe. Toutefois, si les tendances actuelles continuent, il y a de bonnes raison d’être optimiste.»

La suite. Ces travaux montrent que le confinement fonctionne, mais on ignore encore jusqu’à quel point, ni si cela sera entièrement suffisant en l’absence de traitement efficace ou de vaccin. Quand pourra-t-on enfin lever les mesures? Répondre à cette question reste, aujourd’hui, délicat.

Pour cela, il faudrait que suffisamment d’Européens aient déclaré la maladie, puis en aient été guéris (ou à défaut immunisés par un vaccin, mais ce dernier n’existe pas encore) — or pour empêcher la reprise de l’épidémie, il faudrait que cette part soit égale à environ 60% de la population. Or on en est aujourd’hui très loin: l’équipe du Imperial College estime ainsi que la part de la population suisse à avoir développé une telle immunité s’élève à seulement 3,2% (intervalle de confiance de 1,3% à 7,6%).

Autrement dit, si les mesures de confinement sont levées brutalement toutes à la fois, l’épidémie risque de flamber de nouveau. La sortie de crise verra certainement une différenciation des recommandations en fonction du statut sérologique (selon que les anticorps correspondant au Covid-19 soient retrouvés ou non dans le sang, ce que l’on suppose conférer une immunité), en fonction de l’âge ou encore des autres facteurs de risque.

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