L'assaut sur Brasília et celui du Capitole américain: le jeu des 7 différences

Cette photographie d'un manifestant, habillé en "shaman" comme lors de l'assaut du Capitole américain, n'a pas été prise à Brasilia en 2023, mais à Sao Paulo en 2021. | Droits réservés

La récente tentative de putsch de manifestants pro-Bolosonaro résonne avec l'assaut sur le Capitole des partisans de Donald Trump, deux ans plus tôt. Pour nuancer ce constat, Heidi.news joue aux sept différences.

Ce 8 janvier 2023, des manifestants pro-Bolsonaro, déçus de la défaite électorale de leur poulain en octobre dernier, se sont attaqués à des lieux de pouvoir de la capitale brésilienne. Le pire a été évité – aucun mort n’est à déplorer – mais le timing de l’événement interpelle, tant il semble inspiré par les Etats-Unis.

Et pour cause, il est survenu à deux jours du deuxième anniversaire de l’assaut donné par des militants pro-Trump sur le Capitole américain le 6 janvier 2021. Un séisme pour la démocratie américaine – qui aurait pu inspirer, ailleurs dans le monde, d’autres actes de sédition, comme à Brasília?

Un terreau complotiste commun. Les événements de Brasília et de Washington sont tous les deux survenus dans un contexte post-électoral, de refus d’alternance politique. Dans les deux cas, les soutiens les plus extrêmes des présidents consomment beaucoup de désinformation et véhiculent des thèses complotistes, notamment sur l’existence d’un «Etat profond»…

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Mais les différences comptent. Au-delà de la remise en cause du consensus démocratique, les deux événements s’inscrivent dans des contextes distincts. Heidi.news vous propose de jouer aux sept différences.

1. Pas de shaman QAnon à Brasília

La photographie d’un Brésilien habillé en «shaman» s’est propagée comme une traînée de poudre sur les réseaux sociaux après les événements de Brasília. Un accoutrement inspiré par l’imaginaire des milieux complotistes américains QAnon, porté par l’un des activistes américains lors de la prise du capitole début 2021.

Hors contexte. Mais le parallèle est forcé. Ce cliché n’a pas été saisi en 2023 à Brasília, mais à São Paulo en septembre 2021, lors de rassemblements spontanés des partisans de Bolsonaro à l’occasion de la fête d’indépendance nationale brésilienne.

2. Un bilan humain moins lourd

Quatre manifestants avaient trouvé la mort lors des émeutes de 2021 à Washington, à quoi il faut ajouter le décès de plusieurs membres des forces de l’ordre dans les semaines qui avaient suivi (dont plusieurs par suicide).

La situation avait également secoué les politiciens présents sur place, plusieurs ayant dû être mis à l’abri: l’invasion s’est déroulée alors que des membres du Congrès étaient présents dans l’enceinte du Capitole pour la procédure de certification de la victoire de Joe Biden sur Donald Trump.

A Brasília, des bâtiments vides. L’assaut du 8 janvier 2023 s’est déroulé un dimanche, dans des bâtiments vides. Le contexte était donc moins explosif — d’autant plus que le mois de janvier est traditionnellement un mois de congé pour l’Assemblée et la Cour suprême au Brésil.

3. La réaction des deux présidents sortants

Le 6 janvier 2021, Donald Trump avait tenu une position ambivalente sur les réseaux sociaux. Alors que les événements étaient toujours en cours, à chaud, il avait d’abord mis de l’huile sur le feu à travers plusieurs messages virulents sur Twitter soutenant ses partisans. Il avait finalement demandé à ses soutiens de «rentrer chez eux» — non sans leur dire merci («on vous aime») dans le même message.

La commission d’enquête parlementaire américaine préconise désormais des poursuites pénales contre l’ancien président pour appel à l'insurrection et complot à l'encontre de l'Etat.

La réserve de Bolsonaro. Il a gardé le silence tant que la situation à Brasília n’était pas sous contrôle. Après quoi, il a écrit sur Twitter:

«Les manifestations font partie de la démocratie. Cependant, les déprédations et les invasions de bâtiments publics telles qu'elles se sont produites aujourd'hui (…), échappent à la règle.»

Un appel au calme, donc, qui n’empêche pas Jair Bolsonaro de politiser son propos en mettant ces déprédations au même plan que les «celles pratiquées par la gauche en 2013 et 2017». L’ancien président brésilien a confirmé avoir été hospitalisé aux Etats-Unis, à cause des séquelles de l’attaque à l’arme blanche dont il a été victime en 2018.

Un nouveau président déjà en exercice. Autre différence: le président Lula a déjà été intronisé, contrairement à Joe Biden le 6 janvier 2021, lequel était élu mais pas encore en exercice. Lula a en tout cas promis d'identifier «les putschistes qui ont promu la destruction des propriétés publiques». Plus de 1000 arrestations ont déjà eu lieu.

4. Un contexte politique et historique à part

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Des policiers devant le Palais du Panalto, à Brasilia | Keystone / AP / ERALDO PERES

Les démocraties américaine et brésilienne ne sont pas hantées par les mêmes démons. De 1964 à 1985, le Brésil a vécu sous une junte militaire, renversant le président João Goulart, accusé d’avoir des liens avec des communistes. C’est sur ce même sentiment anti-communiste que joue la droite dure bolsonariste brésilienne, pour réveiller les peurs après l’élection de Lula, icône de la gauche latine.

Dans le magazine américain The New Republic, l’historien spécialiste du Brésil Andre Pagliarini écrit:

«Et si Bolsonaro était un barrage, canalisant les impulsions autoritaires de droite de ses partisans dans les canaux officiels du gouvernement? Avec son départ, le barrage s'est rompu et ces énergies anti-démocratiques se répandent au grand jour, sans que l'ancien président ne fasse rien pour endiguer ces flux.»

5. Ce que symbolisent Brasília et Washington

Les deux capitales sont des lieux de pouvoir politique, à quelques importantes nuances près:

  • La construction du Capitole date du début du 19e siècle — période durant laquelle Washington sort de terre.

  • Brasília est une ville nouvelle: le projet urbain a été concrétisé à partir de 1956, pour une inauguration en 1960.

La capitale brésilienne est inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco, qui a dénoncé les actes de vandalisme subis.

L’architecture et ses symboles. Le projet Brasília, notamment inspiré par Le Corbusier, a été mené par les architectes Lucio Costa et Oscar Niemeyer. Les lignes géométriques épurées de Brasília sont un symbole en soi: «une vision utopiste du progrès, construite sur les idéaux égalitaires», écrit le Washington Post. Comme le remarque un professeur d’architecture dans les colonnes du quotidien américain:

«Il est ironique de voir de tels bâtiments mis à sac, alors qu’ils ont précisément été conçus pour être accessibles à tous.»

6. Le rapport aux forces de l’ordre

A Washington, le but des manifestants était clair: empêcher l’investiture de Joe Biden par leur intervention. La police du Capitole était intervenue pour protéger les lieux et leurs occupants, avec le soutien de la Garde nationale.

L’armée applaudie… avant de déloger les émeutiers. A Brasília, les manifestants en ont appelé à l’armée, considérée comme un soutien potentiel: en témoignent des tags sur les murs du Sénat. Plusieurs hauts responsables militaires sont d’ailleurs des soutiens avérés à Bolsonaro.

Des vidéos ont ainsi montré les manifestants acclamer les militaires lors de leur intervention, visiblement persuadés que ces derniers allaient les soutenir… avant que les forces armées n’entreprennent de les déloger.

7. La réaction des réseaux sociaux

Les comptes de Donald Trump ont été désactivés sur plusieurs plateformes en ligne — dont Twitter et Facebook — après les événements du 6 janvier 2021, entraînant une vague de protestation quant à la légitimité des plateformes à interférer avec le fonctionnement des institutions. Mais celles-ci, sous pression, n’ont guère eu d’autre choix que de sévir face à l’ampleur du scandale domestique.

Lire aussi: Les émeutes au Capitole sont aussi une défaite des plateformes en ligne

La politique du vide chez Twitter. La situation est très différente en ce début 2023, en tout cas chez Twitter. Depuis le rachat du réseau social par Elon Musk, on ne compte plus aucune équipe de modération au Brésil… Un espace dans lequel la désinformation peut librement prospérer.

En mai dernier, Bolsonaro était apparu aux côtés de Musk, qualifiant le possible rachat potentiel de Twitter par le fondateur de Tesla de «souffle d’espoir».