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L’agenda caché de la découverte d’eau sur la Lune

Olivier Dessibourg

Co-fondateur de Heidi.news, Olivier Dessibourg en a été rédacteur en chef adjoint et responsable du Flux Sciences jusqu'à mars 2020. Désormais directeur de la communication scientifique pour le Geneva Science and Diplomacy Anticipator (GESDA), il tient cette chronique régulièrement.

De l’eau sur la Lune! Un peu partout! Et en grande quantité, bien plus qu’on ne le pensait jusque-là! La semaine passé, beaucoup de médias ont couvert cette actualité, issue de deux études scientifiques différentes. De quoi faire rêver et bien conclure un journal d’informations. Ce précieux liquide, les futurs habitants de la Lune pourront peut-être le boire. Ou l’utiliser pour produire des carburants pour les vaisseaux spatiaux allant plus loin que la banlieue proche de la Terre, Mars par exemple. Fascinant.

Mais est-ce vraiment révolutionnaire, au moins nouveau? Pas vraiment. Peu importe, peut-être. Car l’important pourrait être ailleurs: ces annonces grandiloquentes semblent être directement liées à un autre agenda, celui du financement de l’extrêmement coûteux plan de reconquête spatiale américain, dans une compétition mondiale féroce.

La présence d’eau sur le satellite naturelle de la Terre est… une vielle Lune. «L'eau sur la Lune est découverte au cours des années 1970 lors des programmes américain Apollo et russe Luna, explique exhaustivement Wikipedia. D'abord détectée sous forme de traces de vapeur d'eau, puis comme faible composante du sol lunaire, elle est par la suite observée sous forme de glace au début du XXIe siècle.»

Que disent ces deux nouvelles études? Selon la première, la signature de molécules d’H2O a été repérée par un satellite à infrarouge dans des zones souvent exposées à la lumière du Soleil, alors qu’on pensait jusque-là que l’essentiel de l’eau lunaire se trouvait dans l’ombre des cratères situés aux pôles. Mais ces molécules sont le plus souvent isolées, c’est-à-dire non groupées pour former de l’eau sous forme solide, liquide ou gazeuse. Par ailleurs, les quantités estimées – jusqu’à un demi-gramme d’eau par kilo de régolite (sol lunaire) – laissent entrevoir le travail à accomplir pour ne serait-ce que prendre une douchette avec cette eau-là.

La seconde étude suggère, elle, que les réserves lunaires d’eau se logeraient dans myriades de «microcavités froides», de quelques centimètres de diamètres au plus. Les scientifiques ont généré des modèles 3D de la surface lunaire (basés sur des images optiques et infrarouge prises jadis par une sonde de la Nasa nommée Lunar Reconnaissance Orbiter) pour montrer que ces cavités sont situées à une profondeur suffisante pour emprisonner de l’eau de manière pérenne. Et qu’elles s’étendent sur une surface de 40'000 km² (presque autant que la Suisse), mais surtout près des pôles lunaires. Il s’agit d’une modélisation statistique.

Ces deux études n’ont donc rien de révolutionnaire, et ne font que confirmer encore un peu plus et mieux une donnée connue. Par ailleurs, leurs auteurs reconnaissent les limites de leurs travaux : manque d’explication concernant la formation de ces microcavités pour la seconde, variation de la distribution de molécules d’eau selon la latitude ou les cycles lunaires pour la première. Ainsi, «des observations directes sont nécessaires pour confirmer ce que suggère ces deux études, et pour répondre aux questions qu’elles posent», conclut un article de la MIT Technology Review.

De telles confirmations pourraient bien arriver bientôt: la Nasa a en effet confié à une société privée la tâche de construire le robot roulant VIPER, qui doit être lancé en 2022 pour aller forer le sol lunaire.

Mais 2022, c’est loin… Et Jim Bridenstein, ne peut pas attendre! L’administrateur de la Nasa aimerait voir soutenu pleinement le budget du programme Artemis, qui veut renvoyer un homme (et la première femme) sur la Lune d’ici 2024. Or ce budget vient d’être estimé fin septembre à … 28 milliards de dollars entre 2021 et 2025 ! Et dans l’immédiat, le patron de l’agence spatiale américaine n’a cessé de répéter dans la presse que la première tranche de financement (3.2 milliards de dollars) devrait être définitivement approuvée par le Congrès américain d’ici Noël pour rester en ligne avec l’agenda 2024. Un Congrès qui pourrait être remanié suite à l’élection présidentielle certainement tumultueuse du 3 novembre, comme l’explique à merveille le site Spacenews.com… «Les risques politiques sont souvent les plus gros obstacles au travail de la Nasa», a résumé Jim Bridenstein.

Ainsi, toute annonce est bonne à prendre qui permet d’enfoncer le clou en disant qu’il s’agit, absolument sans tarder, de financer le programme Artemis pour retourner sur la Lune: l’agitation médiatique créée autour des deux études scientifiques de la semaine passée n’est très probablement pas étrangère à tout cela.

La stratégie, d’ailleurs, n’est pas nouvelle. Des exemples existent dans tous les domaines scientifiques. Mais pour rester dans l’astronomie, l’un des plus parlants concerne le télescope spatial Hubble. En janvier 2004 était prise la décision d’annuler la quatrième mission d’une navette spatiale dédiée à sa réparation. Et en juillet 2004, les médias relaient l’information selon laquelle Hubble aurait découvert 100 nouvelles exoplanètes, ces planètes tournant autour d’un autre soleil que le nôtre. De quoi double du jour au lendemain le nombre d’exoplanètes affiché alors – et même « soulever l’espoir de vie extraterrestre », n’hésita pas à titre l’Orlando Sentinel. Rien ne dit que c’est cette annonce qui a fait pencher la balance à elle seule, mais toujours est-il que la 4e mission de réparation a été relancée, décidée et menée l’année suivante. Or depuis, sur les 100 exoplanètes annoncées – qui avaient même été prédites par les scientifiques avant même les mesures – l’existence réelle d’une poignée seulement a été confirmée.

Provoquer le buzz autour d’une découverte scientifique est-il pour autant une mauvaise chose? Exagérer la nouvelle au point qu’elle devient fausse, sans même parler de frauder et de l’inventer, est évidemment à proscrire. L’histoire de Hubble a d’ailleurs montré par la suite que l’annonce des 100 exoplanètes, compte tenu des connaissances de l’époque, n’était pas frauduleuse, mais tout au plus très audacieuse. C’eut aussi été le rôle de la presse ébahie, jadis, de ne pas se laisser embarquer très facilement, de poser des questions sainement critiques, même si – c’est vrai – la science reste parfois complexe.

Si par contre l’argumentaire scientifique, la présentation et la lecture des expériences et résultats sont correctes – et tout cela l’est dans le cas des deux études sur l’eau lunaire, publiées dans Nature Astronomy, revue bien cotée –, une communication simplifiée et appuyée mais efficace et intelligente n’est pas condamnable en elle-même. Dans d’autres domaines de la société, cela s’appelle du lobbyisme. Et – de la confirmation même d’un Prix Nobel de physique avec qui je discutais récemment –, c’est même quelque chose qui fait largement défaut dans le monde scientifique, à cause de la gêne voire de la honte que la démarche peut susciter. Or, comme ce chercheur le rappelait, les politiciens qui doivent arbitrer les budgets de la recherche ne connaissent le monde scientifique qu’en superficie, et prennent souvent des décisions dans lesquels les perceptions et les émotions occupent une place non négligeable. Ceci d’autant plus, me disait-il encore, aux Etat-Unis, où ce sont les politiciens qui décident directement des très grands programmes scientifiques – comme la (re)conquête de la Lune.

Relayer sans la mettre en relief une communication trop schématique, emphatique, voire caricaturale, relève du minimalisme médiatique – même en science. Mais devant une recherche bien faite et validée, loin des promesses d’application vides et non étayées, simplement s’offusquer que cette science-là soit mise en scène et utilisée pour davantage que ce qu’elle est une réaction, bien qu’une priori accrocheuse, également simpliste. L’intérêt, au final, pour donner à chaque nouvelle sa juste valeur, réside surtout dans l’explication des agendas (plus ou moins) cachés.

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