Imposer un moratoire sur CRISPR est une illusion

Bertrand Kiefer

En une démarche typique de notre époque – de sa manière de se mentir à elle-même à propos de ses propres faiblesses – des voix s’élèvent pour stopper toute avancée technologique jugée non éthique et irréversible.On s’inquiète que le progrès technologique tende à surpasser celui du savoir. Qu’il soit si facile de faire et si difficile de comprendre ce qu’on fait.

Alors, on lance des moratoires. C’est devenu une mode.

Rien que ces derniers mois, de multiples technologies ont été proposées comme sujets d’interdictions mondialisées :

  • l’usage des pesticides

  • le développement de robots tueurs autonomes

  • les insectes rendus inoffensifs par transformation génétique

  • la biologie de synthèse

Mais ces moratoires servent surtout à produire de la bonne conscience mondialisée et à faire croire qu’un arrêt, sous l’emprise de la raison, reste possible.

Or il suffit d’ouvrir l’œil sur la réalité pour s’apercevoir que la société moderne fonctionne dans une ambiance de Far West : dominée par les exploits dont les seules contraintes respectées sont les rapports de force.

Prenez l’extraordinaire technologie CRISPR-Cas9, permettant une «édition» facilitée des génomes. Lorsque cette édition concerne des cellules germinales humaines et mène à une naissance, son pouvoir de déstabilisation anthropologique, mais aussi d’engagement dans des voies incertaines, devient menaçant.

À la suite de la naissance des deux premiers bébés OGM, créés, selon la version officielle, dans un laboratoire isolé, à la seule initiative du chercheur chinois He Jiankui, les spécialistes du monde entier se sont émus. Il se sont sentis une responsabilité commune : celle de rappeler que CRISPR est loin d’être une technologie maîtrisée, que le taux de mutations non intentionnelles est élevé et que les conséquences à long terme restent floues.

Dans la revue Nature du 13 mars 2019, des scientifiques – dont la co-découvreuse de CRISPR, Emmanuelle Charpentier – appellent donc à un « moratoire mondial » sur l’utilisation de toute technique de modifications génétiques sur les embryons et les gamètes humains, visant à faire naître des bébés génétiquement modifiés. Cela jusqu’à ce que se dessine un « consensus favorable dans la société ».

Vaste programme. La société devra trouver des réponses à des questions épineuses :

  • quel est le « mieux », pour un individu à naître ?

  • Comment penser l’espèce dans sa durée ?

  • De quelle manière la conserver ou la transformer pour qu’elle puisse affronter de futurs environnements totalement inconnus ?

La retenue et la prudence devraient prévaloir. Mais voilà : CRISPR a simplifié l’édition du génome au point que des laboratoires de plus en plus rudimentaires deviennent capables de le pratiquer. Et la compétition mondiale s’exerce à de multiples niveaux – carrières scientifiques individuelles, intérêts stratégiques d’Etats. Si bien que les pratiques cachées sont nombreuses, les mensonges aussi. Mille intérêts poussent à agir, presque aucun à ne rien faire.

L’Histoire retiendra que c’est en poursuivant un étrange objectif que les premiers humains OGM sont nés. En effet, He Jiankui n’a pas utilisé CRISPR pour guérir une pathologie, mais pour provoquer une mutation protégeant le futur individu du virus VIH (et semblant améliorer les capacités cognitives, des souris en tout cas).

Des scientifiques comme Charpentier parlent des modifications génétiques menant à une naissance comme d’une « ligne rouge à ne pas franchir ». Oui, probablement. Mais sur quoi tracer cette ligne ? Existe-t-il un terrain ferme, consensuel ? On élimine déjà les embryons porteurs de graves pathologies génétiques. À raison. Mais avec des conséquences sur la descendance.

Bien sûr, transformer le génome ouvre des possibilités radicalement nouvelles, alors que l’élimination des embryons porteurs de « défauts » grossiers modifie un peu l’espèce et n’introduit rien de nouveau. Mais la question centrale est celle du « mieux ». L’amélioration s’est installée au cœur de l’aventure contemporaine.

Jusqu’où aller ?

En médecine, la pratique repose sur des buts toujours plus mélangés. Le pathologique, le normal et l’amélioration y cohabitent sans différences nettes.

Prenez les statines ou les antihypertenseurs : ce qui est visé par leur utilisation en prévention, ce n’est pas une vie « normale », mais la plus longue et la plus exempte de pathologie possible. C’est un au-delà de la thérapeutique.

Prenez encore les antidépresseurs, le Viagra ou la Ritaline. Chacun a sa cible thérapeutique. Mais toujours plus de non-malades en consomment pour intensifier leur existence ou améliorer leur expérience vitale. Immense est la liste des substances ou procédures thérapeutiques ainsi détournées de leur but thérapeutique : érythropoïétine, hormone de croissance, DHEA…

Prenez enfin les impulsions ou champs, électriques ou magnétiques, appliqués via des casques ou des électrodes intracrâniennes. Sans compter la myriade de produits, aliments et dispositifs portés, parfois implantés, utilisés par les accros du dopage, dans une quête de performance, de santé et de vie prolongée.

Pourquoi se retenir ? D’abord pour sauver les différences. Notre désir d’amélioration tend à se mettre au service d’une énorme pression normative. Les maîtres mots de l’époque sont la compétition et l’efficacité. Dans cette ambiance, les différentes formes de diversité, mais aussi de défauts féconds, se trouvent menacées d’extinction.

Au sein de l’actuel brouhaha amélioratif, la voie de la retenue devient inaudible. Nous vivons sur un mode de révolution permanente et, au fond, nous ne savons pas quoi mettre à la place de cette révolution. Nombreux sont nos contemporains à ne pas croire que le bonheur se trouve dans l’amélioration ou la vie allongée. Mais cela ne les empêche pas de le chercher éperdument dans une projection vers ce mieux. Leur utopie a la forme d’un paradoxe : les sujets humains refusent d’être considérés comme des produits. En même temps, ils se rêvent en produits parfaits.

La réponse à tout cela ne peut se contenter de simples moratoires.

Il faut empoigner les problèmes.

Celui de l’évolution vers des formes faibles de vivre ensemble, d’abord. Déterminé, stimulé par les messages marketing, l’idéal est toujours plus individuel, il vise un accomplissement narcissique de soi. Or nous sommes des animaux sociaux, qui ont besoin de communauté pour survivre et être heureux.

Celui de la visée de la perfection, ensuite. Fascinés par leurs propres produits, les individus se considèrent eux-mêmes comme des machines, aux caractéristiques améliorables. La grande affaire moderne est le fonctionnement. À ce jeu-là, nous sommes perdants, Quelles que soient les les capacités de modifier le vivant.

Celui enfin, derrière le mouvement de l’amélioration, de la domination par des élites. Elle a toujours existé. Mais sa forme menace de devenir absolue. Ceux qui fabriquent les technologies amélioratives vont choisir la configuration de l’homme de demain et décider de qui participera à l’aventure. L’existence risque de se compliquer encore pour les pauvres, les faibles, les malades, les handicapés et les vieux.

Dire stop ne suffit pas. La réponse doit être culturelle et civilisationnelle. Il faut créer un nouvel imaginaire. Les politiciens sont largués autant que séduits. C’est la population qui doit monter au front, avec un discours ouvert à l’anormalité, au bonheur, à la vie communautaire, au futur souhaitable et à l’interrogation perpétuelle.