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Face à la pandémie, où tracer la frontière entre propos critiques et complotistes?

Manifestation contre les restrictions sanitaires, à Zoug | URS FLUEELER/KEYSTONE

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Quelles réponses apporter au coronascepticisme et au complotisme en général? Délicate, la question est récurrente, tant du côté des autorités que de la presse qui doit aussi traiter ces questions lorsqu’elles s’invitent dans le débat public. La task force Covid-19 suisse y consacrait justement un brief début février.

Pourquoi c’est essentiel. Tandis que la pandémie et les mesures sanitaires qu’elle exige s’éternisent, la défiance envers les mesures sanitaires augmente: collectivement, nous sommes éprouvés. Il est alors primordial de bien placer le curseur: comment distinguer les théories du complot, dangereuses, des simples critiques de l’action des autorités, saine prophylaxie en démocratie? Où s’arrête la critique et où commence le complotisme?

Heidi.news a plusieurs fois eu l’occasion de le vérifier: lorsque l’on écrit que les idées complotistes — ou conspirationnistes — sont infondées, les réactions pleuvent, et le soupçon d’amalgame de toute idée un peu différente au complotisme affleure. C’est qu’il faut donc redéfinir clairement les choses pour évaluer l’étendue du problème… et surtout, ne pas rompre le dialogue ou, tout du moins, l’écoute.

Le rôle déclencheur de la pandémie. Dans son brief du 4 février 2021, la task force scientifique suisse s’intéressait justement aux réponses à adopter face au coronascepticisme, et rappelait la place prise par les théories du complot relatives à la pandémie: entre remèdes miracles, virus qui se serait échappé d’un laboratoire à Wuhan, rôle supposé de la pandémie pour imposer la 5G à la population…

«La task force est pluridisciplinaire depuis sa mise en place, rappelle Samia Hurst-Majno, professeure de bioéthique à l’Université de Genève et vice-présidente de la task force scientifique Covid-19. Mais les données sociologiques, qui nécessitent des enquêtes spécifiques, sont plus longues à obtenir que les données épidémiologiques.»

«Nous avons entamé cette réflexion peu à avant la deuxième vague, où il existait un contraste saisissant entre les voix qui niaient l’existence de la pandémie et les chiffres qui remontaient rapidement.»

La Suisse n’est pas épargnée par le phénomène. Selon un sondage réalisé dans les cantons de Fribourg, Vaud et Genève en juin et juillet 2020 et basé sur un panel de 1518 répondants, près de 33% considèrent que le virus s’est échappé accidentellement d’un laboratoire en Chine. Un sondage réalisé par Tamedia aboutissait à un chiffre comparable: 30%. «Mais ce n’est pas parce qu’on va croire à un énoncé de ce type qu’on est nécessairement complotiste», nuance Samia Hurst-Majno. Parfois, en cochant «d’accord», les répondants veulent surtout dire qu’il s’agit d’une hypothèse parmi d’autres, précise aussi Pascal Wagner-Egger, enseignant chercheur en psychologie sociale et en statistique à l’Université de Fribourg, qui a contribué au brief de la task force.

Ces idées ne sortent pas de nulle part, rappelle la task force scientifique, citant des travaux publiés dans Nature Human Behaviour. Plusieurs caractéristiques de la pandémie favorisent en fait leur essor:

«Une situation de crise, un besoin d’être rassuré, l’évolution de la dangerosité du virus, une surabondance d’informations contradictoires, et l’importance des valeurs d’autonomie et d’autonomie individuelle.»

Citant d’autres travaux publiés en 2019, la task force détaille: «l’adoption des théories du complot répond à trois différents besoins psychosociaux:

  • les motivations épistémiques: les gens veulent trouver du sens dans les situations caractérisées par l’incertitude et la contradiction,

  • les motivations existentielles: les théories du complot peuvent rétablir un sentiment de contrôle, en particulier pour ceux qui se sentent exclus du système politique,

  • les motivations sociales: ces vues permettent de maintenir une image de soi positive, et d’obtenir une validation au sein d’un groupe.»

Des symptômes de mal-être. Pour Samia Hurst-Majno, ce phénomène est parfois avant tout un signal fort de mal-être.

«Il faut savoir entendre les raisons sociales qui poussent les gens à adhérer à ces idées. Selon nos situations, la pandémie entraîne une perte de contrôle plus ou moins forte. Et nous n’avons pas tous la même tolérance à la perte de contrôle. A cet égard, croire que le virus s’est propagé à cause d’une action humaine, même malveillante, est parfois plus rassurant que de reconnaître que c’est la nature qui nous a échappé.»

Les spécialistes en psychologie sociale interrogés pour cet article abondent. «Le sentiment d’appartenance joue un rôle important, illustre Olivier Klein, professeur en psychologie sociale à l’Université Libre de Bruxelles. Avec la pandémie, nous sommes nombreux à être encore plus souvent devant nos ordinateurs, et à vouloir chercher des communautés en ligne. L’essor de groupes comme QAnon est, à cet égard, révélateur.» Pascal Wagner-Egger esquisse le rôle des inégalités socio-économiques:

«Souvent, ce sont des communautés qui se retrouvent en marge de la société, en tant que victimes d’inégalités.»

La mélange des genres. Comment départager le complotiste du non-complotiste? «La task force entendait aussi remédier à ce mélange des genres que l’on a pu observer dans le débat public, qui a parfois pu assimiler par erreur toute voix critique à du complotisme», poursuit Samia Hurst-Majno. Mais il faut aussi prendre garde à ne pas diaboliser les propos complotistes, pour ne pas diviser davantage la société, explique-t-elle.

Il est heureusement permis d’avoir ses propres opinions sur la pandémie. Pascal-Wagner-Egger illustre: «Parfois, les gens me disent qu’ils craignent de passer pour des complotistes, alors qu’ils se posent des questions légitimes. Mais on peut tout à fait se poser des questions sur l’utilité du confinement, du port du masque et d’autres mesures plus ciblées.» De son côté, Olivier Klein ajoute: «On est aujourd’hui dans une situation où les arbitrages, en tout cas en Belgique, ont plutôt été faits pour préserver l’activité économique plutôt que la vie familiale. C’est quelque chose que l’on peut interroger.»

La frontière. Pascal Wagner-Egger rappelle que sur la forme, la ligne rouge est d’abord celle de la calomnie, autrement dit de l’accusation sans preuve.

«Affirmer sans preuves suffisantes que quelque chose est de la faute d’un groupe qui voudrait délibérément nuire, c’est franchir une ligne. La principale caractéristique du complotisme est de prêter à autrui une intentionnalité sans preuve suffisante.»

Les droits de la personnalité ne sont pas les seuls à intervenir pour encadrer la libre expression: rappelons que le droit prohibe le négationnisme, sans parler de l’incitation à la haine raciale, ethnique ou religieuse interdite par le droit suisse, rappelait aussi la task force.

Sur le fond du propos complotiste, Olivier Klein rappelle qu’il s’agit d’un continuum:

«Il y a plusieurs traits qui vont venir renforcer le caractère complotiste d’une affirmation: une division simpliste du monde entre les élites et les autres, le fait de dire que les contre-pouvoirs, comme les médias, sont de mèche avec le pouvoir… C’est une lecture du monde qui tend à mettre toutes les personnes catégorisées comme “élites” dans le même panier.»

Il souligne l’asymétrie de l’argumentation complotiste. «Nous avons tous, à un certain niveau, des biais de confirmations. Mais ce sont des gens chez qui ce phénomène est très marqué. D’un côté, ils sont capables de déployer beaucoup de scepticisme face à ce qui ne va pas dans leur sens, tout en ayant une lecture sans critique de ce qui les conforte dans leur position.»

Le jeu sur les ambiguïtés. Le complotisme avance souvent masqué, sans s’annoncer comme tel. C’est d’ailleurs sur ce tableau que joue Ceci n’est pas un complot, film belge sorti fin janvier et qui, comme Hold-up, utilise les codes du documentaire pour mieux contredire son titre, et justement esquisser les traits d’une théorie du complot.

Pour Olivier Klein, qui avait publié sur son site un commentaire critique du film, cette rhétorique est dangereuse, car plus sournoise:

«Ce film joue sur la figure de style de la prétérition, qui consiste à dire quelque chose tout en faisant mine de ne pas le dire. Le spectateur est mis dans la peau d’une personne ordinaire, conduite à se forger une opinion en reliant elle-même les différents points qu’on lui montre… Contrairement à Hold-Up, la thèse n’est ici pas formulée explicitement. On a l’impression d’être parvenu seul à la conclusion, alors que l’on s’est fait manipuler.»

Pouvoir et contre-pouvoirs. Reste que le complotisme n’apprécie guère d’être nommé comme tel. «Souvent, les complotistes se plaignent d’être désignés pas cette appellation connotée négativement», illustre Pascal Wagner-Egger.

«Selon eux, ce serait diffamatoire. Ils oublient que c’est une diffamation bien plus grave encore que d’affirmer publiquement, sans preuves suffisantes, sur la base de propos rapportés en ligne qui font des centaines de milliers voire des millions de vues, que les gouvernements, les médias et les scientifiques nous mentent.»

Les conséquences négatives du phénomène sont tangibles. «Les sondages nous montrent que cela augmente la défiance, non seulement envers les institutions, mais aussi envers les scientifiques, rappelle-t-il. C’est l’idée d’une corruption généralisée qui est ainsi insinuée. Or, ces affaires, lorsqu’elles sont avérées, sont révélés par de véritables enquêtes menées par la justice ou par la presse.»

Les dégâts peuvent aller au-delà, avertit Olivier Klein.

«Les médias sont des contre-pouvoirs. Je ne sais pas si les complotistes réalisent qu’en les mettant dans le même sac que le gouvernement, ils sapent un peu plus ces contre-pouvoirs… ce qui mécaniquement renforce le pouvoir.»

Maintenir le dialogue. Il n’est pas toujours aisé de débattre avec les personnes dont la pensée a basculé. Cela peut même s’avérer impossible, lorsque celles-ci refusent d’obéir aux règles de discussion élémentaires. Samia Hurst-Majno rappelle les trois niveaux à distinguer au cours d’un échange: les faits, les valeurs, et enfin les règles du jeu.

«On peut être en désaccord sur les faits observés, par exemple les indicateurs épidémiologiques de la pandémie, mais à la fin, le monde est comme il est et on doit être capable de tomber d’accord. On peut aussi être en désaccord sur les valeurs, et là, c’est le domaine par excellence du débat démocratique: nous devons décider ensemble alors que nos priorités ne sont pas les mêmes. Un exemple type, c’est la discussion sur l’ouverture ou la fermeture des écoles: à la valeur de protection des enfants peut s’opposer la valeur de l’accès à l’éducation.»

Le contre-exemple, poursuit-elle, survient lorsque les règles de discussion ne sont pas respectées, et que la personne en face ne souhaite pas vraiment engager de dialogue, mais simplement en découdre.

«Il existe évidemment une liberté de parole tant que celle-ci reste dans le cadre de ce qui est permis par la loi. En revanche, personne ne saurait être obligé à s’engager dans un débat déloyal. Prêter attention et entendre les causes sous-jacentes du complotisme est important, mais ce n’est pas à coup de bagarres qu’on va y arriver.»

Face à la pandémie, le projet collectif, plus que jamais, doit rester de faire front à la menace ensemble, rappelle Olivier Klein:

«Le plus grand risque, c’est d’oublier le sens des mesures, le sens de nos efforts. Lorsque des gouvernements définissent des indicateurs de sortie de crise puis lèvent les restrictions alors qu’ils ne sont pas atteints sans expliquer pourquoi, on risque cette perte de sens, qui incite aussi à se tourner vers des récits complotistes.»

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