Expérimentation animale: un rejet sec – et mérité?

Un rat de laboratoire en liberté – ce qui n'arrive à peu près jamais. | Pixabay / F1Digitals

C’est un rejet sans appel – et sans suspense. L’initiative sur l’interdiction de l’expérimentation animale et humaine se fait sévèrement retoquer en ce dimanche 13 février. C’est «non» pour 79% des votants. Les résultats s’échelonnent de 68,5% de rejet au Tessin à 83% en Suisse centrale (Obwald, Nidwald, Uri).

Pas de «Röstigraben» sur cet objet, mais Genève se distingue par un taux de rejet un peu plus faible que la moyenne (76%), tandis que les cantons de Vaud (82%) et du Valais (81%) ont retoqué l’initiative plus franchement. Le taux de participation à l’échelle de la Suisse est de 44%, dans la moyenne habituelle des votations.

L’initiative avait été lancée en mars 2019 par un groupe de citoyens de Saint-Gall (dont un médecin généraliste et une naturopathe) révulsés à l’idée qu’on puisse s’en prendre aux animaux. Nourris d’antispécisme, les initiants étaient allés jusqu’à intégrer «l’expérimentation humaine» dans le périmètre de l’interdiction, ainsi que l’importation de produits ayant eu recours à de telles méthodes.

Lors de la traditionnelle conférence de presse post-votation du Conseil fédéral, le conseiller fédéral Alain Berset a pris acte des résultats en précisant simplement:

«C’est une interdiction de l’expérimentation qui aurait bloqué l’accès à des nouveaux traitements, tant en médecine humaine que vétérinaire. Aujourd’hui dans de nombreux cas, les expériences sur les animaux sont encore nécessaires. On peut penser ici notamment aux traitements développés contre le cancer.»

Interrogé par Heidi.news, le Dr Renato Werndli, président du comité, ne cache pas son amertume à l’issue du scrutin:

«C'est un tel gâchis, nous voulions être les premiers au monde à libérer totalement les animaux de laboratoire en Suisse. Car les animaux, pas seulement de laboratoire mais aussi ceux de rente, vont mal. Pourquoi y a-t-il si peu d'empathie vis-à-vis de cette souffrance?

Encore plus absurde: nous avons pu prouver, grâce à la méta-recherche, que l'expérimentation animale est aussi mauvaise sur le plan scientifique. (Cette affirmation est contredite par tous les scientifiques interrogés par Heidi.news depuis le début de la campagne, ndlr.) Nous avons publié cent travaux avec des sources sur notre site.

Mais personne ne nous prend au sérieux, bien que nous n'ayons rien à y gagner. Tout le monde se fie à ceux qui ont combattu notre initiative. L'enjeu se chiffre en milliards pour eux.»

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Les initiants n’ont jamais réussi à convaincre. Le texte a rencontré l’opposition unanime des milieux scientifiques, économiques et politiques – il a réussi l’exploit de n’obtenir le soutien d’aucun parti, même local, et d’aucun parlementaire, ce qui est rarissime. Le Conseil fédéral n’avait même pas pris la peine de présenter un contre-projet, après l’échec des précédentes tentatives analogues (en 1985, 1992 et 1993) soumises à votation.

«Les débats n’ont jamais vraiment décollé»

Les tenants du non pouvaient toutefois craindre une campagne irrationnelle, laissant la part belle à l’émotion et aux documents chocs, sur un sujet sensible par nature. Il n’en a rien été.

«Les débats n’ont jamais vraiment décollé, même sur les réseaux sociaux», analyse-t-on du côté d’EconomieSuisse, en campagne contre l’initiative – une «petite campagne» selon les standards de la faîtière des entreprises suisses. La situation sanitaire a écrasé, et même façonné, les débats, certains défenseurs établissant un lien factice entre vaccination et «expérimentation humaine».

Les scientifiques se sont beaucoup mobilisés, sous l’impulsion des diverses institutions de recherche et d’enseignement que compte le pays. «Nous avons essayé de livrer toutes les informations pour permettre aux citoyens de prendre leur décision», indique-t-on du côté de SwissUniversities, où l’on revendique une campagne accès sur la «transparence» et la «discussion».

L’association Recherche pour la vie, engagée contre l’initiative, évite de se réjouir trop fort de ce résultat et réaffirme sa volonté de développer la transparence — un protocole commun est en cours de discussion à ce sujet. Son président Michael O. Hottiger, vétérinaire et chercheur en biologie à l’Université de Zurich:

«En tant que chercheurs, nous avons pleinement conscience de nos responsabilités et allons continuer à nous investir pour un dialogue franc avec la population et pour le développement de méthodes de substitution. Mais nous allons aussi continuer à nous défendre de toutes nos forces contre une interdiction radicale de l'expérimentation animale en l'absence d'alternatives, de manière à ce que, dans le respect de la sévère législation suisse, la recherche biomédicale, la formation des futurs médecins et vétérinaires et le développement de médicaments et de traitements contre des maladies incurables restent possibles à l'avenir dans notre pays.»

Du côté d’EconomieSuisse, on se félicite logiquement de l’issue du scrutin, tout en affirmant une volonté de renforcer «le principe des 3R (“replace, reduce, refine”) (…) en développant la recherche s’appuyant sur des méthodes alternatives.» Interrogée par Heidi.news, l’organisation précise:

«Economiesuisse soutient aussi en principe la demande de mise à disposition des moyens nécessaires à la promotion du principe des 3R. C'est pourquoi sur le principe nous avons soutenu l'initiative parlementaire des Vert Libéraux qui demande plus de moyens pour la recherche alternative (portée par la conseillère nationale bâloise Katja Christ, ndlr.)

Les dernières enquêtes d’opinion conduites par GFS Berne montrent qu’une grande majorité des citoyens étaient convaincus par l’idée que la Suisse possède déjà une réglementation très contraignante en la matière (74% d’adhésion, dans la dernière vague de fin janvier), et craignaient les répercussions économiques d’une interdiction pure et simple (72%).

Une campagne inexistante en Suisse romande

Faute de moyens, le comité d’initiants saint-gallois en a été réduit à mener une campagne à faible budget («quelques dizaines de milliers de francs», évoque son président) et faible écho, surtout inscrite dans son canton d’origine — lequel a néanmoins rejeté l’initiative à 78%, dans la moyenne du pays.

L’absence de francophones au sein du comité a empêché la tenue de plusieurs débats côté romand. Pour donner corps au contradictoire, les journalistes ont dû faire preuve d’inventivité.

Heidi.news avait décidé de couvrir largement la question, estimant — au-delà de l’agenda politique — que le sujet convoquait des questions éthiques importantes. Témoignage de chercheur, reportage en animalerie, infographies, évocation des différentes prises de position, autant d’éléments versés au débat, aux côtés des autres médias.

Mais là encore, force est de constater que le sujet a rencontré peu d’écho. Le rejet de l’initiative dans les urnes s’est doublé d’un désintérêt de la part des citoyens, absorbés par des questions liées à la pandémie ou des initiatives plus polémiques, comme celle sur l’aide aux médias.

Si les initiants espéraient a minima alimenter le débat, ils en sont aujourd’hui pour leurs frais.