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Être journaliste scientifique en 2020, et voir les scénarios-catastrophes quitter la fiction

Sarah Sermondadaz

A l'issue d'une année 2020 haute en couleurs, l'équipe de Heidi.news vous propose plusieurs rétrospectives avant d'aborder la nouvelle année. Exceptionnellement, nous vous offrons cet article pour les fêtes, mais n'hésitez pas à nous soutenir en vous abonnant!

Imaginons, fin 2019. Un virus d’une famille assez commune, de celle qui provoque majoritairement des rhumes ordinaires, surgit mystérieusement en Asie, à la faveur d’un saut d’espèce (dont le pangolin deviendra l’emblème malheureux, même si ce n’est pas lui qui l’a transmis à l’homme), où il provoque des pneumonies qui finissent dans les services réanimation dans environ 5% des cas. De la science-fiction, aurait-on pensé.

Ou peut-être un thriller horrifique, à la Michael Crichton. Et pourtant, en décembre 2020, le Sars-Cov-2, ou nouveau coronavirus ainsi qu’on l’a un temps appelé, a déjà provoqué plus de 1,7 million de morts dans le monde. Paradoxalement moins mortel que le virus du Sras, l’un de ses cousins, il présente une particularité qui lui fera faire le tour du monde: il est contagieux un à deux jours avant que son porteur ne présente le moindre symptôme, et encore, si ce dernier ne fait pas partie de la bonne moitié de personnes asymptomatiques. La suite, vous comme moi, la connaissons.

Il y avait pourtant bien d’autres scénarios-catastrophe possibles. Il y a certes eu Tchernobyl, mais c’était l’année de ma naissance. Plus récemment, l’accident Fukushima, mais c’était aux antipodes. L’on se souvient aussi de la crise du Sida et du VIH, avant que ne soient mis au point des traitements antirétroviraux performants. Mais c’était il y a près d’une génération.

Moi-même, en décembre 2019, j’ai au départ pensé que les médias en faisaient trop. Je suis journaliste scientifique et j’avais déjà vu ces dernières années de multiples alertes. Grippe aviaire, grippe porcine… Autant de zoonoses qui n’ont pas provoqué les catastrophes annoncées. Mais, en 2020, j’ai rapidement compris que quelque chose avait changé. D’abord l’Iran, puis l’Italie. Et puis, la froide logique numérique de l’augmentation exponentielle, comme je l’écrivais en mars. Et puis les cellules de crise gouvernementales, et puis la crise sanitaire en elle-même, et enfin la crise économique. La crise est devenue politique, avec les compromis à faire pour contrôler l’épidémie devenue pandémie, pour ne pas parler de la franche incurie des gouvernants de certains pays comme les Etats-Unis ou le Brésil.

L’année qui s’achève a braqué les projecteurs sur une partie généralement peu médiatisée de la recherche scientifique: celle des résultats provisoires et des prépublications. La recherche a montré qu’elle était internationale et qu’elle pouvait réaliser des bonds phénoménaux en quelques mois. Après le premier séquençage du virus, la surveillance d’évolution des différentes souches a pu s’organiser. En avril, on nous promettait un vaccin pour 18 à 24 mois plus tard. Aujourd’hui, les différentes nations en sont à deviser sur leurs plans de vaccination pour fin 2020, début 2021. En un sens, 2020 semble un triomphe de la science. Mais avec un scénario très cinématographique pour l’Europe, où le Royaume-Uni a découvert, quelques jours avant Noël, une souche du virus qui semble 70% plus contagieuse. Il a le sens du cliffhanger, ce virus.

Le journalisme scientifique, trop souvent journalisme de rubrique relégué au divertissement, au parascolaire ou au culte du progrès technologique, s’est lui aussi retrouvé en pleine lumière. Soudain, tout le monde s’est posé mille questions sur ce virus et sur la maladie. Et les journalistes scientifiques en ont appris de plus en plus sur le virus, parfois même quasi en même temps que les chercheurs ou médecins qu’ils interrogeaient. Une expérience assez nouvelle, où il a fallu s’immerger tour à tour dans des disciplines aussi complexes que la virologie, l’épidémiologie – et même l’immunologie— afin de pouvoir poser aux spécialistes les bonnes questions et cerner les véritables enjeux. Sans oublier les sciences sociales, capables d’éclairer nos comportements, par exemple face au masque, ou ce qu’est – ou non – une mesure sanitaire acceptable. Et nos lecteurs, de façon inédite, se sont intéressés aux chercheurs, aux médecins, comme le montre la dernière édition du Baromètre scientifique suisse. Comme les journalistes, ils ont voulu remonter l’information à la source et entendre directement la parole des médecins et des chercheurs.

Cette année, je me suis souvenue de ce que m’avait dit une ancienne collègue, qui ne traitait que de santé alors que je traitais de sujets scientifiques plus variés:

«La santé, c’est une pression particulière sur ce que l’on écrit. On n’a droit ni à l’erreur ni à l’approximation, car tout ce que l’on écrira pourra se répercuter sur la prise en charge des maladies, ou sur le niveau d’anxiété des patients.»

J’ai souvent repensé à cette phrase ces derniers mois. En 2020, il est devenu tout aussi important d’écrire dans un article ce que l’on sait, que de préciser ce que l’on ne sait pas et ce dont on n’est pas encore entièrement sûr.

L’incertitude. Il est délicat d’en rendre compte en des temps où nous voudrions des repères, en des temps où nous voudrions savoir quand notre vie quotidienne cessera enfin d’être régulièrement chamboulée par des restrictions sanitaires, les fermetures des restaurants, ou encore celles des théâtres. Les pourvoyeurs de solutions miracles ne survivant pas à l’épreuve des faits (l’on pense à la chloroquine), ou encore d’explications complotistes, ont trouvé là un vrai boulevard. En 2020, l’on aura peut-être enfin démasqué quelques personnalités qui avaient déjà instrumentalisé la science en plaçant l’opinion, comme la proverbiale charrue, avant les bœufs. Un «débunk», façon Sisyphe, à défaire de façon argumentée des intox qui se propageront de toute façon beaucoup plus vite que leur contre-argumentaire.

Et après?

En 2021, fin du scénario catastrophe après la vaccination? Le journalisme scientifique regagnera-t-il sagement sa rubrique? La situation est paradoxale: d’un côté, il a prouvé toute son utilité sociale. De l’autre, les titres capables de le faire avec brio, dans le monde francophone de la presse spécialisée, sont de moins en moins nombreux. L’on songe à nos voisins français, qui voient Science et Vie, magazine scientifique centenaire, se mourir peu à peu à la suite d’un changement d’actionnaire. Pourtant, les sujets de société qui requièrent l’éclairage de la recherche scientifique restent nombreux, de la 5G aux OGM en passant par l’environnement… et surtout le changement climatique, l’éléphant dans la pièce.

L’année qui s’achève a montré que les scénarios-catastrophes, ceux énoncés par les Cassandre que l’on préfère ne pas écouter sauf au pied du mur, finissent toujours par se réaliser au bout d’un temps suffisamment long, dès lors que leur probabilité est non nulle, et rapidement quitter le royaume de la fiction pour rejoindre l’actualité. Et le climat? Les scénarios du Giec? Les canicules, les ouragans, les inondations, les feux de forêts? On ne pourra pas dire qu’on n’avait pas été prévenu. Mais on aura entre temps découvert que nos gestes barrières individuels avaient un effet sur la propagation de l’épidémie. Et que, peut-être, l’on peut agir pour rester sur la trajectoire d’un réchauffement limité à +1,5°C. Mais face à ce défi, il va falloir trouver autre chose qu’un vaccin.

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