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«Enfermer des publications scientifiques derrière un paywall est anachronique»

Kamila Markram, fondatrice de Frontiers | Frontiers

Kamila Markram est CEO de Frontiers, maison d’édition scientifique qui publie les études en accès gratuit (open access). Elle l’a fondée avec son mari Henry Markram en 2007, alors qu’elle était encore doctorante à l’EPFL. À l’occasion de la Conférence mondiale des journalistes scientifiques, qui se tient du 1er au 5 juillet à Lausanne, elle précise dans une interview les enjeux de la recherche ouverte.

La plupart des revues scientifiques ne sont accessibles que sur abonnement, or de tels abonnements peuvent coûter cher. Aujourd’hui, de plus en plus d’universités décident tout simplement de s’en passer, privant ainsi leurs chercheurs de l’accès à certaines des plus récentes publications de leurs domaines. D’où l’intérêt grandissant pour l’open science.

Pourquoi avoir créé Frontiers en faisant le choix de l’accès gratuit

Kamila Markam – C’est venu d’une frustration quand j’étais doctorante à l’EPFL, où je travaillais sur les fonctions cérébrales liées à l’autisme. J’ai publié mes résultats dans une revue payante. Mais je me suis aperçue, quand j’ai voulu télécharger ma propre publication, que mon université, pourtant l’une des plus riches au monde, n’avait pas d’abonnement à ce journal. J’ai réalisé que si je n’étais pas capable d’accéder à mon propre article, c’était la même chose pour d’autres chercheurs dans d’autres universités. Sans parler des familles qui cherchent des informations sur une maladie touchant un de leurs membres.

Avec mon mari, nous en sommes arrivés à une sorte de révélation sur l’inefficacité et la lenteur du système payant traditionnel. Au lieu de nous plaindre, nous avons décidé de proposer notre propre solution pour rendre la science accessible à tous.

Aujourd’hui Frontiers comporte 67 journaux spécialisés. Vous avez également des bureaux dans quatre pays. Êtes-vous surprise de sa croissance et de son succès?

C’est tout l’inverse. Pourquoi cela prend-t-il autant de temps au monde de rendre la science accessible? Bien sûr, la façon dont grandit Frontiers me rend fière: nous sommes maintenant près de 560 personnes impliquées, environ 100’000 recherches scientifiques publiées dans nos journaux et nous rassemblons chaque année la pointe de la recherche à Montreux pour le festival Science Unlimited.

Mais il y a une vraie urgence. Nous essayons d’atteindre des objectifs de durabilité, nous voulons stopper le changement climatique, nous voulons éviter que les espèces disparaissent. Nous avons besoin de la science pour faire cela. Il est totalement anachronique que les publications restent enfermées derrière des paywalls. Démocratiser l’open access devrait aller beaucoup plus vite.

Quel est le principal défi auquel l’open access est confronté?

La principale difficulté vient de l’évaluation par la communauté scientifique (peer review) des articles en accès libre. Actuellement, les chercheurs reçoivent des fonds pour leurs projets en fonction de la réputation et du nombre de citations (impact factor) des revues dans lesquelles ils publient. Leur carrière en dépend. Pour cette raison, il faudrait changer ce système et se baser plutôt sur l’impact scientifique des études publiées.

Le second obstacle est le financement du système. En accès libre, les publications ne seraient plus financées par les abonnements et il y a un débat sur qui devrait payer la facture. Pour moi, c’est assez clair, les gouvernements doivent le prendre en charge. Cela coûterait deux fois moins cher de toute façon, c’est une situation gagnant-gagnant.

Il existe deux variantes de l’accès libre. Ce qu’on appelle la gold road qui consiste à publier directement dans des revues en accès libre. La seconde, la green road, implique de publier d’abord dans une revue à abonnement puis, après un certain temps, d’intégrer la publication à des bases gratuites. Frontiers appartient manifestement à la première catégorie. Quel est l’inconvénient de la seconde?

Le principal problème avec cette option est le délai avant la gratuité, qui peut aller de six mois à un an. Or, la science doit être accessible le plus rapidement possible pour avancer de manière efficace. On ne peut pas attendre aussi longtemps quand on combat une maladie ou le changement climatique. Il faudrait donc pouvoir enregistrer les publications immédiatement dans ces bases de données librement accessibles.

Cependant, un tel système éroderait complétement le mode de financement par abonnement. Pourquoi payer pour accéder à une publication quand celle-ci est en accès libre juste à côté?

Enfin, l’autre difficulté que je vois à la green road, c’est que ce système n’est pas optimisée pour les machines. Nous vivons à l’époque du big data, des algorithmes et de l’intelligence artificielle. Les articles scientifiques doivent pouvoir être librement accessibles pour être analysés. Nous développons justement une IA dans ce sens. Elle s’appelle AIRA pour Artificial Intelligence Review Assistant. Elle permet d’analyser, interpréter et communiquer sur la qualité des manuscrits. Elle peut également proposer les meilleurs relecteurs potentiels en fonction du sujet de l’article.

Comment se dessine le futur de Frontiers?

Nous allons continuer à promouvoir l’accès libre et gratuit à la recherche pour tous. Ce ne sont pas seulement les publications qui doivent être accessibles, mais toute la science. Nous devons pouvoir accéder et explorer plus efficacement les données scientifiques pour y trouver des informations. Nous commençons tout juste à développer les outils qui nous serviront à cette exploration.

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