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Comment lutter contre l’idée que le changement climatique est un «problème de classes moyennes»

Catherine Happer est maître de conférence en sociologie à l'Université de Glasgow. Cette tribune a été publiée à l’origine sur «The Conversation». Elle est republiée ici dans le cadre du partenariat de Heidi.news avec «Covering Climate Now», une collaboration de plus de 250 médias pour renforcer la couverture du réchauffement climatique.

Pendant des années, les chercheurs qui travaillent sur la communication qui entoure le changement climatique se sont heurtés à la même incompréhension: pourquoi, alors que l’importance de ce phénomène est largement reconnue, la population ne réclame-t-elle pas massivement un plan d’action? Dans les sondages, les personnes interrogées se disaient préoccupées par le sujet mais, comparé à d’autres problématiques comme l’immigration, l’économie et, plus récemment au Royaume-Uni, le Brexit, ils ne s’en souciaient pas tant que ça.

Depuis un an, on observe un réel tournant, une prise de conscience accélérée qui peut s’expliquer à la fois par le charisme d’une lycéenne suédoise, les actions de désobéissance civile du groupe écologiste Extinction Rebellion, et le retentissement d’un documentaire de David Attenborough, tout ceci ajouté aux décennies de travail effectué par les scientifiques, les ONG et les activistes. Les citoyens s’inquiètent plus que jamais du changement climatique. Plusieurs conseils municipaux, et même que le gouvernement écossais, appellent à déclarer l’état d’urgence climatique, et les médias de gauche, en particulier The Guardian et la BBC, changent de langage sur le climat pour parler de crise, d’urgence et de catastrophe.

Néanmoins, ces préoccupations ne sont pas équitablement réparties dans la société. Si les chercheurs et les médias évoquent souvent la polarisation politique des attitudes relatives au climat et, plus récemment, un fossé générationnel, on entend moins parler de ce que l’on pourrait appeler un problème de classes en la matière.

La fracture sociale est bien réelle

Un aspect du problème est clair: le dérèglement du climat va affecter de façon disproportionnée les populations les moins favorisées. L’autre est plus difficile à cerner, étant donné que la notion de classe sociale fait elle-même débat. Globalement, l’engagement dans la lutte contre le changement climatique a tendance à augmenter en fonction du niveau d’éducation et de revenus mais ces variables sont influencées par divers critères régionaux, socio-économiques et politiques, et ne cessent d’évoluer.

Au cours de mes recherches, j’ai trouvé des corrélations à l’échelle régionale entre consommation médiatique et prise de conscience de la réalité du changement climatique. Ces corrélations franchissent de façon imprévisible les barrières entre les catégories socioprofessionnelles en fonction des revenus des personnes concernées. Les lecteurs du Sun, un tabloïd de droite, sont ainsi beaucoup plus sceptiques que ceux du Scottish Daily Record, ancré à gauche, sans qu’il existe un lien clair entre revenus et conviction. C’est sans doute en partie pour cette raison que les scientifiques se concentrent souvent sur les questions d’identité et de valeurs plutôt que de classe sociale (ou d’origine ethnique).

Néanmoins, comme beaucoup d’autres, je perçois très nettement ce clivage social. Le mouvement écologiste a toujours été associé aux classes moyennes et, malgré les tentatives d’inclusivité, il n’a jamais perdu cette réputation. Au cours de mes recherches, j’ai remarqué que les personnes issues de groupes sociaux moins favorisés avaient tendance à s’en distancer en utilisant des termes comme «bobos écolos» ou «lobby vert» pour le qualifier. Cette tendance est encouragée par les principaux médias, qui présentent l’écologie comme le privilège des riches qui n’ont pas à se préoccuper de leur survie quotidienne. Comme le note l’un des sondés à mon enquête, tout cela paraît «très loin des préoccupations de la plupart des gens».

Il faut que la population fasse confiance aux spécialistes

Inciter les personnes issues de milieux défavorisés à s’engager dans la lutte pour préserver la planète est un véritable défi. De ce point de vue, le travail que j’ai effectué avec le Royal Institute of International Affairs de Chatham House, à Londres, sur le lien entre changement climatique et décision de ne plus manger de la viande est édifiant. Cette étude a été menée auprès de différents groupes témoins répartis en fonction des revenus, au Royaume-Uni, aux États-Unis, en Chine et au Brésil.

Dans les différents groupes américains et britanniques, nous avons mis en évidence une perte de confiance généralisée. Les responsables politiques ne sont pas les seuls à susciter la méfiance. Cela vaut pour tous les acteurs impliqués dans le processus de décision: les scientifiques militants; les économistes qui nous ont menés à la crise financière; les avocats qui laissent les responsables politiques corrompus s’en tirer à bon compte, etc. Il en résulte une véritable perte de foi dans le système politique, et l’impression que la démocratie n’est plus respectée. Bien que ce manque de confiance soit largement répandu dans tous les groupes, cette tendance est encore plus forte dans les catégories de population à faibles revenus, qui ont le plus souffert de décennies de politiques néolibérales.

La lutte contre le changement climatique, un phénomène dont la connaissance repose sur la parole de spécialistes, est elle aussi affectée par cette perte de confiance. Cela se manifeste d’autant plus clairement lorsqu’il s’agit de trouver des solutions – dans le cas de notre étude, manger moins de viande – dont les gens sont prompts à souligner l’hypocrisie, revendiquant davantage d’équité dans les actions menées en faveur du climat. Qui devrait-on forcer à manger moins de steak? Et qui a l’autorité et l’expertise nécessaire pour le décréter? Pour que ces mesures soient suivies d’effets, nous en avons conclu que les élites doivent prendre en considération les difficultés quotidiennes des foyers modestes.

Dans nos groupes témoins, l’idée d’une augmentation potentielle du prix de la viande a d’abord causé des remous (une telle mesure étant vue comme la manifestation d’un État paternaliste qui considère les citoyens comme des enfants irresponsables), avant de mener à une discussion plus approfondie sur la façon dont des régimes alimentaires néfastes pour la santé nous sont imposés au quotidien. Presque tous les groupes ont fini par accepter le concept d’une taxe sur la viande, à condition d’avoir accès à des produits de substitution sains et bon marché qui seraient également bénéfiques pour la planète.

Autre exemple de solution plus équitable et efficace, la «taxe grand voyageur» sur les billets d’avion, proposée par l’écologiste britannique Caroline Lucas, tient compte du fait que les classes moyennes prennent beaucoup plus souvent ce mode de transport (15% des Britanniques prennent 70% des vols).

Cette volonté de remettre l’équité et la justice sociale au centre de la lutte contre le changement climatique est incarnée par les tenants du Green New Deal (la "Nouvelle Donne verte") aux États-Unis et dans le monde entier. Comme le formule la députée américaine Alexandria Ocasio-Cortez: “En quoi le désir d’air pur et d’eau potable est-il élitiste?”

Il importe donc d’effectuer une transition équitable vers les énergies renouvelables, en mettant l’accent sur la santé publique, la sécurité, le logement et l’emploi. L’Écosse vient de mettre en place la Just Transition Commission («Commission pour une transition juste») dont le but est d’accompagner la transition écologique et de promouvoir «la cohésion sociale et l’égalité». Ce sont là les prémices d’une évolution politique indispensable si l’on veut faire du changement climatique non plus un problème secondaire mais la question centrale dans toutes les discussions et toutes les décisions, étant donné qu’elle concerne l’ensemble de la société. Reste, pour les médias soucieux de se tourner vers l’avenir, à transformer ce nouveau discours politique en message fort, afin de donner à la lutte contre le changement climatique la dimension d’un mouvement non plus élitiste mais universel.

Cette tribune, publiée à l’origine sur «The Conversation», a été traduite par Iris Le Guinio pour Fast ForWord.

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