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Comment les technologies de la confiance peuvent contribuer au succès de la vaccination

Philippe Gillet

Philippe Gillet est Chief Scientific Officer de l’entreprise Suisse SICPA, où il travaille sur l’innovation dans le domaine de l’économie de confiance. Géologue de formation, ancien directeur d’universités françaises, ancien directeur de cabinet de la Ministre française de la Recherche et de l’Enseignement Supérieur, il a aussi été vice-président de l’Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne.

Avec la pandémie, les conditions sont réunies pour l’émergence d’un marché noir du vaccin. Le fossé entre l’offre et la demande va stimuler l’apparition de filières de distributions parallèles avec des produits volés ou, pire, contrefaits. Sur le darknet, il se vend déjà des vaccins contre SARS-CoV2 à 300 dollars la dose — dans le meilleur des cas de l’eau, dans le pire des produits dangereux. Selon IBM, des groupes de hackers auraient tenté de s’introduire dans des systèmes cruciaux pour la chaîne de distribution, sans que l’on connaisse leur mobile. Et dès début décembre, Europol lançait un avertissement. D’ailleurs, la tendance n’a pas attendu la pandémie. D’après le Pharmaceutical Security Institute, les vols et contrefaçons de produits pharmaceutiques ont augmenté de 70 % ces cinq dernières années.

Ce marché noir, dont on peut anticiper l’explosion imminente, ne représente pas seulement un danger pour ses clients. Il risque d’ébrécher une confiance déjà fragile. Même s’il est peu probable qu’un produit frelaté se glisse dans les filières officielles, du moins dans les pays industrialisés, le doute pourrait hypothéquer le succès des campagnes. Nous ne pouvons pas nous permettre de risquer la confiance de la population : nous avons besoin de transparence sur toute la chaîne de distribution. Il ne s’agit pas seulement d’éviter de grossir le flot des sceptiques. Nous devons aussi cette transparence sans compromis à ceux qui souhaitent se faire vacciner, souvent par esprit de civisme.

Une partie de la réponse est d’ordre technologique. Les récents progrès dans les capteurs, la blockchain, les tests chimiques ou la sérialisation — des identifiants uniques pour chaque ampoule de vaccin — devraient nous permettre de déployer une chaîne de distribution sécurisée et facilement vérifiable.

Dans le monde entier, de nombreuses startups développent des technologies dites « track and trace » pour l’industrie pharma. Les hologrammes de l’irlandais Optrace, les puces sans contacts du pakistanais Pharma TRAX, les labels comestibles (uniques pour chaque comprimé !) de l’américain TruTag, les solutions clé en main de contrôles et suivis de l’italien Antares Vision… Ce sont autant de moyens pour maîtriser les chaînes de distribution avec un niveau inédit de sécurité et de transparence.

Le cas américain. Aux Etats-Unis, c’est un véritable scénario de film qui se déploie. Les vaccins sortent de l’usine Pfizer sous escorte fédérale. Il semble même que des convois partent à vide pour confondre d’éventuels braqueurs ! Chaque lot de vaccin est équipé de capteurs Bluetooth pour vérifier en continu sa position ou sa température. Des marquages fluorescents permettent d’en établir l’authenticité à la réception.

Toutes ces initiatives reposent sur ce que nous appelons des technologies de la confiance. Ces dernières sont bien plus nombreuses qu’on ne le soupçonne. Chaque transaction humaine ou presque a recours. L’argent est sans doute la première et la plus ancienne d’entre ces technologies. Outre son aspect pratique, il établit un rapport de confiance entre deux parties, permet d’introduire des acomptes, des garanties de remboursement, des pénalités. Des encres plus sophistiquées les unes que les autres protègent les billets de banques de la contrefaçon; chaque utilisation de votre carte de crédit déclenche une mini-enquête par algorithmes interposés, afin de détecter d’éventuels schémas de fraude. Autre exemple de technologie de la confiance, le traçage GPS des chauffeurs Uber, grâce auquel vous entrez sans arrière-pensée dans la voiture d’un parfait inconnu. Sans ces technologies, nos transactions seraient bien moins sécurisées.

Lorsque la transaction a lieu dans le domaine de la santé, la confiance est encore plus importante. Elle est même vitale, au sens littéral. On est enclins à accepter des compromis qualitatifs sur un téléviseur, beaucoup moins sur un véhicule automobile, et moins encore sur un médicament. C’est pourquoi l’Europe et les Etats-Unis appellent de leurs vœux le développement de technologies «track and trace» pour les produits de santé.

Qu’est-ce que le «track and trace»?. Ce concept vise à déployer des technologies, des processus et des régulations pour que chaque lot de médicaments puisse être identifié tout au long de la chaîne. Il s’appuie sur une combinaison de marquages physiques et de données digitales associées au produit. Les données doivent impérativement être rattachées à chaque lot, voire à chaque ampoule ou pilule. Les fraudes et contrefaçons sont des données déconnectées de leur produit originel – exactement comme les fake news sont des informations déconnectées de toute réalité tangible et vérifiable,

Sur cette problématique, l’industrie joue la même partition que les autorités publiques. Ainsi, peu avant la pandémie, le consortium European Medicines Verification Organisation (EMVO) sonnait le coup d’envoi d’un plan ambitieux de déploiement track and trace au niveau européen. Il s’agit de mettre en place une coordination étroite entre industries pharma, hôpitaux et pharmacies, dans les 28 pays de l’Union — le défi logistique est de taille!

Les efforts de transparence et de suivi portent en premier lieu sur la conception du produit, puis sur la chaîne de distribution — comme nous l’avons expliqué. Mais cette chaîne ne doit pas s’interrompre une fois le vaccin injecté.

En effet, les données ne doivent pas seulement couvrir la fabrication, le transport et l’administration, mais aussi l’après. Chez SICPA et dans d’autres entreprises, on développe des carnets numériques de vaccination. Ces documents lient de manière sécurisée le fournisseur, le numéro unique du vaccin, l’autorité de santé qui procède à l’administration et, finalement, la personne vaccinée ou testée pour sa réponse immunitaire. Par exemple, notre système repose sur une combinaison de blockchain et de QR-codes qui permettent de délivrer les certificats sous forme papier ou digitale.

Les enjeux de certification. Ces certificats pourraient pourrait constituer un atout de taille pour sortir au plus vite de cette crise globale. Aucun test clinique de phase III n’atteint le degré de précision statistique d’une campagne touchant des centaines de millions de patients. Avec un suivi coordonné et automatisé, nous pourrions mesurer l’efficacité des vaccins à long terme et dans des contextes différents.

S’il respecte des standards élevés de protection de la sphère privée, le carnet de vaccination numérique pourrait également décourager le recours au marché noir. En se vaccinant via la filière officielle, nous participons d’un effort collectif pour optimiser les stratégies de santé publique ; nous sommes averti en cas de rappel nécessaire ; nous pouvons présenter une preuve tangible et vérifiable de vaccination.

Jamais autant qu’avec le vaccin covid la confiance n’a été aussi centrale dans la résolution d’une crise sanitaire, économique et sociale majeure. Avec son expertise dans les domaines de la medtech et des processus (assurances, finance…), ainsi que sa capacité d’innovation, la Suisse pourrait jouer un rôle important dans le déploiement des technologies de la confiance. Mais surtout, ces technologies s’avéreront cruciales pour que nos démocraties puissent faire face avec plus de sérénité et de rationalité à la prochaine pandémie qui, espérons-le, se fera attendre aussi longtemps que possible.

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