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Comment le génie génétique vient au Valais

Serge Michel

Des transformations économiques, le Valais en a connu beaucoup. Des bénéfices tirés du passage des cols alpins à l’explosion des stations de ski dans les années 1960, de l’agriculture fragile des vallées à l'industrialisation parfois brutale le long du Rhône, tout se passe comme si ce territoire n’avait cessé de chercher son modèle économique, son harmonie, et cela n’a pas été sans peine. Qui se souvient de la guerre du fluor, ces émanations d’Alusuisse qui ont ravagé les vergers d’abricots et les vignes pendant presque tout le XXe siècle?

De fait, la dernière mutation économique valaisanne, que nous explorons dans un grand récit de Fabrice Delaye, notre journaliste spécialisé dans l’innovation et la technologie, était improbable. Auriez-vous dit, chères lectrices, chers lecteurs, que le canton des vignerons, des contrebandiers de jadis et d’un fameux faux-monnayeur serait un jour, après Bâle, le deuxième exportateur suisse de produits pharmaceutiques?

Le poids de Lonza Fabrice est tombé sur une évidence: le poids de Lonza à Viège. L’entreprise chimique avait déjà pris le virage des biotechnologies dans les années 80. Mais il s’agissait de la première vague: produire des molécules dans des levures et des bactéries modifiées génétiquement.

La deuxième vague des biotechnologies produit des molécules plus complexes, comparables à certaines cellules humaines, dans des cultures de cellules de mammifères qui ont été «humanisées», autrement dit modifiées génétiquement. L’essentiel des nouveaux médicaments développés aujourd’hui par la recherche pharmaceutique appartient à cette catégorie. Au point que l’on s’attend à ce que les médicaments biotechnologiques comptent, d’ici quelques années, pour moitié dans un marché mondial estimé à 1000 milliards de dollars, contre 20% à 25% aujourd’hui.

Manque de main d'œuvre qualifiée Les 700 millions de francs investis par Lonza dans Ibex, son parc high tech, et les 1000 emplois prévus à Viège suivent cette logique. Celle de Debiopharm à Martigny n’est pas différente. En 17 ans, sa production a été multipliée par 23. A Monthey, le Swiss Biotech Center se spécialise dans l’industrialisation de ces processus, attirant des entreprises de l’étranger comme Celluris. Il sert aussi de base à des start-up qui utilisent les nouvelles connaissances génétiques pour développer de nouveaux outils de diagnostic. L’ouverture d’une branche Sciences de la vie dans l’antenne de l’EPFL à Sion ouverte récemment débouche sur l’émergence d’un pôle actif dans la neuro-réhabilitation.

Les recherches médicales menées à Genève ou à Lausanne iront-elles ainsi s’industrialiser dans la plaine du Rhône? C’est le scénario qui se dessine. Il y a pourtant un problème, typique des territoires qui changent trop vite: un manque cruel de main d’œuvre qualifiée. Certes, le tunnel du Lötschberg permet d’habiter à Bâle ou Berne et de travailler à Viège. Mais une bonne partie des 200 à 300 personnes que Lonza veut embaucher chaque année viendront d’Allemagne ou d’Italie. Trop peu des Valaisans formés à Genève ou à Zurich reviennent au pays.

Enfin une université en Valais? Cela repose la question de la formation. Certes, la Haute École Spécialisée dispose à Sion d’un Institut technologies du vivant. Mais ses moyens sont encore trop modestes et l’industrie ne peut pas se permettre d’attendre la sortie de chaque volée pour ébaucher ses projets. La gigantesque opportunité des biotechnologies qui ne passera pas deux fois. Il faut maintenant au Valais un projet académique dans les sciences de la vie de la taille de celui qu’a conçu Lonza dans l’industrie. Et pourquoi pas une université?

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