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Les neurologues suisses craignent un déremboursement des médicaments contre Alzheimer

«La cuisinière est-elle éteinte?». Post-it de rappel pour une personne agée domiciliée à Berlin | Keystone

Des neurologues d’une quinzaine d’institutions de soins suisses viennent de publier une prise de position. Leur crainte: que les traitements contre la maladie d’Alzheimer ne soient plus remboursés en Suisse – comme c’est le cas en France. Ils dénoncent le «scepticisme de certaines autorités sanitaires».

Où est le problème? Le débat autour de ces médicaments dure depuis des années. De nombreux scientifiques alertent sur l’efficacité insuffisante de ces produits et les préjudices qu’ils pourraient porter à certains patients. En face, associations de patients et sociétés savantes assurent que ces traitements des symptômes sont cruciaux dans la prise en charge de cette maladie dégénérative sans solution curative pour l’instant.

De quels médicaments parle-t-on? En Suisse, quatre médicaments – donépézil, galantamine, rivastigmine et mémantine – figurent sur la liste des spécialités. Les trois premiers sont indiqués dans le traitement de la démence légère à modérée de type Alzheimer, et la mémantine pour des stades modérés à sévères.

Leur taux de remboursement n’est aujourd’hui que de 10%. L’Office fédéral de la santé publique (OFSP), contacté par Heidi.news, souligne que cette prise en charge est conditionnée par l’efficacité du traitement et que celui-ci doit être arrêté en cas de «maladie très avancée». Les médecins prescripteurs doivent donc attester des bénéfices pour leurs patients, sur la base des résultats obtenus à des tests cognitifs.

Que s’est-il passé en France? En mai 2018, la ministre de la Santé française, Agnès Buzin, a annoncé le déremboursement de ces anti-Alzheimer à compter du 1er août 2018. Une décision fondée sur l’analyse produite par la commission de la transparence de la Haute autorité de santé (HAS) qui a conclu à une efficacité «au mieux modeste» et à des effets indésirables «pouvant être graves».

Qu’en pense-t-on en Suisse? Selon les signataires de la prise de position suisse, cette décision «va à l’encontre des connaissances actuelles sur les maladies liées à la démence». La HAS aurait-elle exagéré? «Elle propose une lecture biaisée de la réalité. C’est une décision purement politique», estime le professeur Giovanni Frisoni, responsable du Centre de la mémoire des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG), co-signataire.

Ses collègues français auraient «découvert dans le rapport de la HAS la gravité des effets secondaire des anti-Alzheimer», ironise le neurologue suisse. «Or, si ces médicaments sont prescrits correctement et chez les bons patients, ils sont sécuritaires! »

Pourquoi le débat existe. Les médicaments anti-Alzheimer ont tous fait l’objet d’une évaluation clinique standard: «Ces essais randomisés en double aveugle ont montré une efficacité statistiquement significative, peut-être modeste – personne ne le nie – mais existante», martèle Giovanni Frisoni.

Voici les arguments de ceux qui s’opposent au remboursement, et donc infine à la prescription de ces molécules.

  • Une efficacité limitée. Dans le cas de la rivastigmine, une revue Cochrane de 2015 indique que l’efficacité démontrée est de 2 points d’amélioration sur l’échelle ADAS-Cog qui a une portée de 70 points. Assez pour justifier de rembourser le médicament? «C’est une réelle question, mais elle est sociétale et non plus médicale », rétorque Giovanni Frisoni.

  • La courte durée des bénéfices, pour améliorer ou stabiliser les symptômes cognitifs: «jusqu’à 18 mois», lit-on dans la prise de position. Aucun effet à long terme n’a pu être démontré à ce jour, a relevé la HAS. Or ces médicaments sont souvent prescrits durant des années.

  • Les patients des études non représentatifs. Les essais ont été menés sur des patients en moyenne plus jeunes que ceux pris en charge par les neurologues. Les données «en vie réelle» seraient moins bonnes. Par ailleurs, les essais pourraient avoir sous-estimé les effets secondaires, puisque les patients plus jeunes ont souvent moins de comorbidités, donc moins de traitements médicamenteux associés.

Voici à l’inverse les arguments de ceux qui défendent ces médicaments, au-delà de la seule amélioration des symptômes de la maladie.

  • Ne plus rembourser un traitement pourrait revenir à «démédicaliser» la maladie, jusqu’à nier son statut de pathologie. «Des gens veulent faire croire que la démence fait partie du vieillissement normal, dénonce Giovanni Frisoni. C’est faux! C’est là une croyance, plus de la science».

  • La prise en charge de la démence est coûteuse. La suppression du remboursement ferait peser un fardeau supplémentaire sur les familles, même si le coût des médicaments ne représente pas la part la plus élevé des dépenses (environ 90 CHF par mois).

  • Aucune des nombreuses molécules testées n’a apporté de résultats concluants. Les laboratoires se désengagent donc de la recherche idoine. Un déremboursement pourrait être le signal négatif de trop.

Que va-t-il se passer maintenant? Les médicaments anti-Alzheimer ont été évalués en 2018 par l’OFSP. La prochaine réévaluation liée à leur remboursement, ou non, aura lieu en 2021.

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Personne âgée souffrant de la maladie d'Alzheimer dans une maison de retraite en Allemagne| Keystone

Les grands enjeux pour l’avenir

  • Ralentir le déclin cognitif. Maintenir l’autonomie des patients atteints d’Alzheimer le plus longtemps possible passe par une approche non-médicamenteuse multidisciplinaire (physiothérapie, soins infirmiers, thérapies cognitivo-comportementales…). Les proches aidants ont aussi besoin d’être soutenus dans leur engagement. La France a ainsi promis de transformer en un soutien à leur égard le budget du remboursement des anti-Alzheimer.

  • Développer des programmes de prévention, faute de traitement curatif. Diverses mesures (activité physique régulière et adaptée, interactions sociales, sollicitation de sa mémoire) ont montré leur efficacité, au moins pour retarder l’apparition des symptômes.

  • Limiter les benzodiazépines, largement prescrits aux personnes âgées pour traiter des problèmes de sommeil ou d’anxiété, car ces médicaments, pris sur le long terme, sont associés à une augmentation du risque de survenue de l’Alzheimer.

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Lire aussi l'interview du Pr Christophe Büla, chef du service de gériatrie et réadaptation gériatrique du CHUV.

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