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A Genève, Nicolas Hulot milite pour que la révolution du sens prenne le dessus sur la révolution technologique

Sarah Sermondadaz

Il a longtemps été, comme le rappelle d’entrée le philosophe lausannois Dominique Bourg, qui le côtoie depuis plus de vingt ans, l’une des personnalités préférées des Français. Nicolas Hulot, qui s’est d’abord fait connaître par ses reportages nature à succès dans l’émission Ushuaïa, s’est frotté à l’exercice du pouvoir…. et s’y est piqué, au point de démissionner à l’antenne en direct sur France Inter, il y a un peu plus d’un an. Ce jeudi 26 septembre 2019, l’ancien ministre de la Transition écologique et solidaire donnait à Genève deux conférences, organisées par la fondation Zoein.

Un pèlerinage écologiste à Genève. La première, au palais des Nations unies de l’ONU, était consacrée au retour du spirituel en politique. Il y intervenait après un guérisseur et théologien (et en a profité pour rendre un hommage touchant à Jacques Chirac). Lors de la seconde, ouverte au public le soir à l’Usine Parker, à Carouge, il était interrogé, toujours par Dominique Bourg, sur les perspectives face à l’effondrement du vivant et à l’accélération du changement climatique. Mise en perspective salutaire ou mélange des genres? Les spiritualités doivent-elles, peuvent-elles redonner au politique ce supplément d’âme qui lui manque pour pleinement embrasser les défis climatiques qui attendent nos sociétés?

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Nicolas Hulot, à Paris, en mai 2017 | ETIENNE LAURENT/EPA/KEYSTONE

Pourquoi aborder l’écologie sous l’angle de la spiritualité. La présence de Nicolas Hulot dans une conférence mêlant politique, écologie et spiritualité n’a en fait rien de surprenant. Elle s’inscrit dans la continuité de son «sommet des consciences», organisé en 2015 avant la COP21, où étaient invités à réfléchir à la question climatique des dignitaires politiques mais également religieux. Elle est également cohérente avec son système de pensée, qu’il a détaillé lors des deux occasions, l’après-midi et le soir:

«J’ai le sentiment que nous, l’humanité, avons franchi deux étapes importantes, mais qu’il nous reste à en franchir une troisième.

Nous avons dépassé le pas de la vie, qui avait peu de probabilité de se développer de la sorte sur cette planète précise. Nous avons aussi dépassé celui de l’esprit, en tant qu’espèce intelligente. Désormais, nous sommes sommés de réaliser le saut du sens.»

Le paradoxe de l’intelligence. Lucide, l’ancien ministre sait bien que la question écologique ne vient pas spontanément dans l’agenda politique. Il déplore la désynchronisation entre sciences et consciences:

«D’un point de vue technologique et scientifique, les choses vont trop vite. Au gouvernement français, je passais mon temps à dire au Premier ministre: laissez-moi le temps d’y réfléchir. Mais nous n’avons plus le temps, nous sommes enfermés dans une posture réactive. C’est ce que les économistes appellent tragédie des horizons, quand la logique du court terme court-circuite celle du long terme.

La question du climat fait surtout naître un paradoxe inédit: notre intelligence est sommée de prendre en compte les conséquences de son propre triomphe! Le problème, comme le disait le philosophe Edgar Morin, est que nous sommes technologiquement triomphants, mais culturellement défaillants. Notre époque, disait Einstein, se caractérise par la profusion des moyens et la confusion des intentions.»

Que fais-je ici? Avec quel carburant chercher à redémarrer après cette panne, presque civilisationnelle, du sens: et pourquoi pas les nourritures spirituelles? Nicolas Hulot, à l’ONU, reste pragmatique:

«L’audience est ici principalement chrétienne, je me situerais pour ma part plutôt du côté des panthéistes.»

Et moi, farouchement agnostique en terre protestante, que fais-je ici? En écoutant les échanges entre Dominique Bourg et Nicolas Hulot, soudainement je sais. Je suis là car les dirigeants politiques regardent encore trop souvent passer les rapports du Giec ou de l’IPBES comme les vaches regarderaient passer des trains. Je suis là car certains d’entre-eux préfèrent se moquer de la colère légitime d’une enfant spoliée de son avenir plutôt que d’agir. Parce que l’hypothèse d’un effondrement, comme le dit Hulot, est désormais possible. Je pense alors qu’après tout, si les faits n’y font rien, la carte des spiritualités peut bien être jouée, en tout pragmatisme.

Les élections fédérales à venir. Lors de la soirée à l’Usine Parker, le Conseiller d’Etat au canton de Genève Antonio Hodgers intervenait avant l’ancien ministre français. Il évoque le bilan écologique de sa mandature, et les résultats positifs dans la part des énergies fossiles utilisées par le canton (qui a baissé de 30%, avance-t-il), sans éluder les exigences de solidarité internationale, avec les pays moins aisés, mais aussi locale. Il poursuit:

«Il serait hypocrite de déverser sur Vaud et la France voisine les questions d’habitat, ce qui condamne les pendulaires à une mobilité contrainte, souvent automobile, alors que l’on cherche à limiter la combustion d’énergies fossiles. Mais c’est aussi notre mode de vie qu’il faut changer: le paradigme de la maison avec deux voitures pour le foyer a vécu, ce n’est pas compatible avec l’objectif d’une société neutre en carbone.»

Nicolas Hulot, lui, n’est pas en campagne. Mais il parle encore comme s’il l’était: il manie la citation des grands hommes, de De Gaulle à Victor Hugo en passant par Idriss Aberkane. Petit couac: les livres de ce dernier se vendent bien, mais il aurait notamment menti sur plusieurs lignes de son CV, rappelait «L’Express» fin 2016. Mais nul n’est parfait, pas même Nicolas Hulot. Conscient d’être dans le pays d’exil de Voltaire, il multiplie les références, par exemple au grand horloger imaginé par le philosophe des Lumières:

«J’ai du mal à croire que l’on peut, en tant qu’humains, se substituer à l’horlogerie originelle du monde.»

Le progrès nous sauvera-t-il? Il ne faut pas compter sur le progrès technologique pour nous sauver, car les blocages actuels sur le climat relèvent surtout de questions humaines, trop humaines. Il poursuit:

«Je suis ravi lorsqu’on me parle d’intelligence artificielle, mais il faut que l’on se calme! C’est la révolution des esprits qu’il faut désormais organiser.»

Il fallait, malgré tout, passer par son smartphone pour avoir l’espoir de lui poser une question lors de la soirée à l’Usine Parker, signe des temps que révolution des esprits ou non, nous semblons condamnés à dépendre de l’innovation technologique pour l’orchestrer.

Faits et méfaits de la technologie. L’ancien ministre français s’alarme des effets délétères de nos technologies: les émissions de CO2 liées à internet seraient proche de dépasser celles du secteur aérien (une question dont Heidi.news traitait il y a peu), que la pornographie en ligne contribue à faire augmenter. La révolution des esprits passera-t-elle par la moralisation des usages? Nicolas Hulot élude. Aussi interrogé sur sa vision de la ville future, il concède néanmoins à l’hydrogène un avantage de poids: il ne provoque, localement, pas de pollution ou de gaz à effet de serre lors de sa combustion.

Une transition politique. Alors comment mener, enfin, la transition? Il faut partager une vision commune, évoque Nicolas Hulot. Voire réviser nos systèmes politiques:

«Il y a un caractère paradoxal au changement: les gens veulent le changement, mais pas chez eux. Et les hommes politiques ne veulent pas des changement qui pourraient affecter leurs chances électorales. C’est pourquoi nous restons dans une posture réactive.Alors qu’il nous faudrait verrouiller le changement indépendamment des échénces électorales.

L’on pourrait imaginer concevoir une troisième chambre politique en plus de l’Assemblée et du Sénat, une sorte de chambre des futurs où des citoyens et des scientifiques pourraient trier parmi les futurs possibles.»

Voilà qui ressemble, en définitive, à une profession de foi. Certainement davantage politique que religieuse.

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