Vue de Lituanie, la mollesse des Européens face à Moscou

Agne  Cepinskyte

Agne Cepinskyte, chercheuse lituanienne en relations internationales et spécialiste de la sécurité baltique et arctique, livre à Heidi.news son point de vue sur la politique européenne vis-à-vis de la Russie. Vu de Vilnius, à l'ombre du menaçant voisin russe, les circonvolutions de l'Ouest agacent...

En 2016, alors que je travaillais sur ma thèse de doctorat à l'Institut de Russie du King's College de Londres, j'ai prévu un voyage à Moscou et Saint-Pétersbourg. Lors de la demande de visa au consulat russe de Londres, j'ai dû confirmer si j'avais déjà eu la citoyenneté russe ou soviétique. Je suis née en 1986 en Lituanie, alors sous occupation soviétique. Ayant toujours eu du mépris pour l'Union soviétique et sachant que, selon le précepte juridique, «aucun droit (citoyenneté) ne peut découler d'un méfait (occupation)», j'ai répondu «non».

Les autorités consulaires m'ont renvoyée en début de file d'attente pour corriger cette réponse «irrecevable». Je m’exécute en grinçant des dents, pour me trouver face à cette nouvelle question: «Si oui, quand avez-vous perdu votre citoyenneté russe?». J'ai griffonné: «le 11 mars 1990», le jour où la Lituanie a déclaré son indépendance, près de deux ans avant la dissolution officielle de l'URSS. Retour en début de file...

Deux semaines plus tard, je suis retournée au consulat russe de Londres pour récupérer mon passeport. Un vigile russe, qui ne m'avait jamais entendue parler lituanien et n'était pas censé avoir vu mon passeport sous pli scellé, m'a raccompagnée vers la sortie avec ces mots: sėkmės, «bonne chance» en lituanien. Quand on naît dans un pays occupé, on naît surveillé.

Négociations d’un côté, empathie de l’autre

Cette anecdote, commune dans les pays ex-soviétiques, peut sembler insolite vue de l’Ouest. Elle éclaire pourquoi les réactions à l'invasion russe de l'Ukraine ont divergé autant en Europe.

Les pays de l’Ouest ont réagi à la guerre barbare menée contre un pays souverain de façon radicalement différente de certain des pays européens de l’Est, en particulier la Pologne et les Etats baltes. L'Occident n’a eu de cesse d’essayer, de façon naïve et désespérée, d'entamer des négociations avec l'agresseur sanguinaire et de fournir une aide limitée et un peu réticente à l'Ukraine, au regard de leurs capacités financières.

De leur côté, la Pologne et les pays baltes se sont empressés d’apporter leur aide dès le premier jour. Une grande partie de cette aide est venue de la société civile, qu’il s’agisse de dons, de l'aide au transport des réfugiés ukrainiens depuis la frontière polonaise, ou de leur accueil à domicile. Comment expliquer des réactions si différentes? En un mot: l'empathie, ou son absence.

La Lituanie se passe déjà du gaz russe

La Lituanie, premier pays sous occupation soviétique à avoir pris son indépendance, est devenue le premier État de l'Union européenne à cesser d’importer du gaz russe. Cette décision est survenue la veille du jour où le monde a découvert, glacé, le massacre de civils à Boutcha par des «soldats russes» (ou plutôt, des meurtriers et criminels de guerre).

Il y a plus de 80 ans, en juin 1941, les troupes soviétiques en fuite ont massacré des civils dans la ville lituanienne de Panevėžys, les forçant à creuser leur propre fosse commune avant de les exécuter — un exemple parmi tant d'autres des crimes soviétiques que les Lituaniens ont eu à endurer.

La nation lituanienne n'a pas oublié et est prête à tout pour empêcher que l’histoire se répète en Ukraine, et mettre les auteurs de ces atrocités face à leurs responsabilités. Un jour après l'annonce du massacre de Boutcha, le gouvernement lituanien a pris une décision sans ambiguïté en expulsant l'ambassadeur de Russie. Devant le Parlement lituanien le 12 avril, le président Zelensky s'est dit fier du respect exemplaire de la Lituanie pour les valeurs européennes et de ses actions rapides et résolues face à la guerre en Ukraine. Malheureusement, une nation de moins de trois millions d'habitants et dotée d'un budget annuel d'un peu plus de 14 milliards d’euros pèse peu, même lorsqu’on y adjoint les deux autres pays baltes et la Pologne.

L'annexion de la Crimée en 2014 n'a semble-t-il pas été un signal d'alarme suffisant pour l'Occident. L'Allemagne a notamment continué à développer son projet de gazoduc Nord Stream 2 avec la Russie, malgré l'opposition farouche des pays baltes — ce que le président Steinmeier a reconnu le 4 avril être «clairement une erreur». Entre-temps, la Lituanie a commencé à prendre des mesures décisives pour s’assurer une indépendance énergétique vis-à-vis de son voisin hostile. Le pays était entièrement dépendant de la Russie jusqu'à ce qu'il commence à diversifier ses sources d’énergie en lançant la construction d’un terminal offshore de gaz naturel liquéfié dans le port de Klaipėda en 2014, la même année que l'annexion russe de la Crimée.

La Lituanie demeure vulnérable sans le gaz russe, mais il fallait bien qu'un État soit le premier à adopter une position ferme – et il est vite apparu qu’il ne s’agirait pas d’un pays occidental.

Si l'Estonie et la Lettonie ont rapidement emboité le pas à la Lituanie en mettant fin à leurs importations de gaz russe, les États occidentaux s’en sont pour l’essentiel tenu à un discours rhétorique, même après l’exigence scandaleuse de Gazprom de payer le gaz en roubles.

De l’Ukraine à Taïwan, la solidarité lituanienne

L'hésitation persistante de l'Ouest à rompre immédiatement ses liens avec la Russie par peur des répercussions politiques et économiques met en péril le cœur de la société démocratique occidentale – ses valeurs fondamentales.

La Russie, qui a audacieusement qualifié le massacre de Boutcha de «provocation des radicaux ukrainiens», reste l'un des membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies, principal organe chargé de garantir la paix et la sécurité dans le monde.

La Russie préside également le Conseil de l'Arctique et, bien que sa présidence ait été de facto rendue caduque lorsque les dirigeants des nations arctiques ont suspendu toutes les rencontres, le régime de Vladimir Poutine reste officiellement à la tête de la gouvernance de l'Arctique, censée être la région la plus pacifique de la planète. Compte tenu de la militarisation de la région circumpolaire par la Russie depuis plus de dix ans, une contagion du conflit n'est pas à exclure.

Les considérations économiques du monde occidental ne devraient pas passer avant ses valeurs fondamentales, face à la sauvagerie et aux abominations commises par la Russie.

En 2021, la Lituanie a accueilli la représentation diplomatique de Taïwan à Vilnius. Cela a fortement irrité la Chine, un pays qui compte 500 fois plus d'habitants que la Lituanie et qui est accusé de violations flagrantes des droits de l'Homme. Cette décision audacieuse a laissé le monde entier pantois. La Chine a rendu la pareille en dégradant ses relations diplomatiques et en imposant des restrictions commerciales, portant un coup à l'économie déjà fragile de la Lituanie.

Mais le soutien à la nation taïwanaise qui luttait pour son indépendance – un sentiment que les Lituaniens ne connaissaient que trop bien – n’était pas une décision irréfléchie. Cet acte de solidarité a vu le jour parce que les principes fondamentaux de la liberté, du respect des droits de l'homme et du droit international, ont primé sur les intérêts économiques.

Les pays européens qui ont auparavant souffert de la brutalité soviétique – comme l'Ukraine et la Lituanie – savent parfaitement que discuter au téléphone avec les dirigeants de l’Etat agresseur et prononcer des discours compatissants en sécurité derrière des estrades ne fait que donner du temps à Vladimir Poutine. Comme l’a souligné Volodymyr Zelenski à de multiples reprises, l'Ukraine a besoin de munitions. Elle a aussi besoin que la Russie soit mise à genoux économiquement via un isolement complet et immédiat de l'Occident. Il n’est plus temps de se perdre en contemplation.

Les pays de l’Ouest n'ont peut-être pas eu à subir l’impitoyable tutelle de la Russie depuis longtemps, à supposer qu’ils l’aient jamais subie, et il est plus difficile de témoigner de l’empathie dans ces conditions. Mais n'oublions pas la réponse à cette interrogation: pour qui sonne le glas? Il sonne pour toi.

Lire aussi sa première tribune: La Russie en Arctique, ou l'ironie d'un agresseur en charge d'une «zone de paix»