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Une génération se lève pour réparer le monde

Flore Vasseur

Flore Vasseur est journaliste et écrivaine. Cette semaine est sorti son film Bigger than us, dans lequel elle part à la rencontre de sept très jeunes activistes qui se sont engagés pour changer le cours de choses. Ce texte est extrait de l'édition spéciale du Point du Jour dont la Française a été la rédactrice en chef invitée ce samedi 25 septembre 2021.

C’est en 2016 que tout commence – lié à un moment très spécial qui a eu lieu dans ma vie de maman, et c’est ce moment qui a tout déclenché. À l’époque, mon fils a sept ans, et un midi, pendant le repas, il me regarde et dit: «Ça veut dire quoi, la planète va mourir ?»

Ma fille, qui a trois ans de plus, me regarde avec ses grands yeux: «Qu’est-ce qu’il se passe, là?» Moi, je me dis qu’il y a deux options: soit je réponds «Mais non mon chaton, ça n’arrivera jamais, mange ton steak haché», soit je sors les rames. Alors je me lance: «Ecoute, ce que ça veut dire, c’est qu’on est dans un moment où, peut-être, une extinction de masse s’est déclenchée, mais il y en a déjà eu cinq ou six, et la vie a toujours fini par repartir...» Je me vois lui expliquer ça de façon tellement maladroite!

Je vois deux paires d’yeux qui me regardent, j’ai leur attention comme jamais. Mon fils m’interrompt : «Ok, mais moi, je fais comment pour pas mourir?» Je réfléchis à toute vitesse et il va plus vite que moi: «Bon, si j’ai bien compris, maman, comme tu as dit que c’est à cause de la pollution et du reste, je vais m’enfermer dans la maison. Comme ça, je ne vais pas mourir.» Je lui dis: «Tu vois, tu ne peux pas rester enfermé dans une maison parce qu’il y a les meubles sur lesquels il y a...» Je me gamelle totalement.

«Maman, tu fais quoi?»

Il réfléchit, et heureusement il réfléchit mieux que moi: «Bon, je vais aller en haut de la montagne, là où la pollution ne monte pas, comme ça je pourrai vivre». «Oui, mais bon qu’est-ce que tu vas faire en haut de ta montagne? C’est un peu triste, non?» Il me répond: «Oui, tu as raison. Bon alors, je pourrais être président de la République, et j’arrête toutes les usines!» Comme il déteste l’école, j’en rajoute une couche: «Oui mais pour être président, il faut travailler l’histoire, le français, savoir très bien écrire...» «Alors sinon je pourrai être cosmonaute, comme ça, toi, papa et puis ma sœur, on pourra partir sur une autre planète!» Je dis: «Ouais, t’as raison, mais là, là il faut bosser les maths, hein!»

Un peu rassuré, il me dit alors: «Et toi, tu fais quoi? Tu fais quoi pour que la planète ne meurt pas, maman?» Je lui réponds que j’écris des livres, des films sur la corruption, le dessous des cartes tout ça, mais rien à faire: «Non, mais maman, sérieusement, tu fais quoi?» «Ben tu vois, on prend le train, on n’a pas de voiture, on mange bio...» Troisième fois: «Maman, tu fais quoi?» «Ben écoute, probablement pas assez...»

Mon fils savait que je n’avais pas d’idée précise pour mon prochain film, alors il ne m’a plus lâché avec ça: «Mais maman, tu n’as jamais fait de film sur la pollution! C’est ça, ce que tu devrais faire non?» Et puis l’après-midi même, jolie synchronicité, je regarde enfin le TED Talk de Melati et Isabel Wijsen, envoyé de Suisse par Bruno Giussani, l’un de mes meilleurs amis qui sait que je cherche un sujet. Elles y expliquent leur combat contre le plastique qui pollue et condamne leur île, Bali.

Je croise le génie de l'enfance

Je regarde leur conférence mais passe totalement à côté, presque agacée contre mon ami. Mon fils rentre de l’école et me lance : «Alors maman, tu as trouvé une solution pour ton film?» Et là, ça percute. Je retourne voir la vidéo de Melati et Isabel, si jeunes, si vaillantes, et là, je fonds en larmes, car tout est là, sous mes yeux: mon sujet, son sujet. J’appelle *Arte* et, trois semaines après, on était parti en Indonésie. Cette thématique et ce choix de travailler avec Melati, je les dois donc à mon fils, qui m’a mise sur le chemin...

Puis à Melati et à sa sœur, que je trouve ahurissantes. A ce moment-là, je croise le génie de l’enfance. Nous, adultes, passons le plus souvent à côté. J’adore cette phrase, qui m’a beaucoup guidée, de ce pédiatre polonais Janus Korczak: «Pour se placer à hauteur d’enfant, il faut se hisser sur la pointe des pieds.»

Le tout premier tournage, c’était au Liban, en avril 2019. On est parti un peu la fleur au fusil, sans vraiment savoir ce qu’on allait faire. C’est toujours comme ça dans un documentaire: il y a un tournage qui sert de pilote, ou plus exactement de crash test. Et c’était parfait comme crash test, parce que ce pays lui-même est en crash, totalement par terre - plus encore maintenant que quand nous y avons tourné, mais c’était sous-jacent.

Interaction de jeune à jeune

Et puis c’est inhérent à cette population et aux gens avec lesquels on a travaillé, qui sont à la fois d’une gaieté et d’une générosité incroyables, mais aussi d’une fébrilité palpable, liée au fait de vivre sur une poudrière. On est arrivé un peu comme des amateurs. Avec l’équipe technique, on ne se connaissait absolument pas. Il y a des questions de légitimité des uns et des autres, y compris la mienne; et moi, je ne savais vraiment pas comment j’allais prendre le tournage. J’avais des intuitions, et puis surtout je voulais m’appuyer sur Melati autant que possible, mais quelle envie profonde avait-elle de ce film? Quelle implication avait-elle envie d’y mettre? Quelle passion ou quel appétit avait-elle pour «l’autre»?

Pour cela il fallait la faire sortir de sa zone de confort. Ça n’était pas simple car ça me mettait, moi, dans un questionnement du type: «Mais qui suis-je pour lui dire ce qu’il faut qu’elle fasse ou pas? Qui suis-je pour lui dire qu’elle a la bonne ou la mauvaise attitude?» Cette espèce de toute-puissance du réalisateur ou de la réalisatrice, c’est vraiment quelque chose dont je me méfie. On a la caméra, on a les questions, on surprend les personnes qu’on interviewe: il y a un côté complètement totalitaire.

Et en même temps, c’est un pur-sang, Melati, c’est un étalon: si vous lui mettez une muselière, elle s’en va. Or j’avais besoin d’elle et je n’avais pas envie de me priver de cette interaction de «jeune à jeune» qui est la mécanique du film. Je ne voulais pas d’un film où l’adulte se penche dans un geste quasi condescendant. Je ne voulais pas en faire des personnages de théâtre ou de cirque. Je voulais les écouter. Les voir s’entendre et s’organiser. Se surprendre et s’ouvrir. Et leur donner toute la place à un moment où seuls les mêmes experts, issus du même moule et rabâchant les mêmes idées depuis des décennies, ont droit de cité. Les solutions, le génie sont partout. Pour peu qu’on y paie attention.

Ancrés dans, avec et pour la vie

Je crois que l’enjeu aujourd’hui de la jeunesse, c’est d’avoir envie de vivre, de s’accomplir, de partager les valeurs et les rêves d’un groupe. Sa tribu. Et vivre, ce n’est pas une vie sous perfusion, comme on a trop souvent en Europe, une vie sous perf’ des écrans, des stimuli extérieurs, des baskets à acheter, cette espèce d’éblouissement qu’on a construit autour des ados, comme des compensations, comme des doudous. Je pense qu’il y a autre chose à leur raconter, et c’est pour ça que j’ai fait ce film.

Mon rêve le plus fou, c’est que ce film donne envie, à mes enfants, aux copains de mes enfants - et au-delà par cercles concentriques, à un maximum d’enfants; mais pas que -, de devenir comme les enfants du film: comme Mohamad, comme Memory, comme Melati, comme René, comme Winnie ou Xiuhtezcatl: ancrés dans, avec, pour la vie. De faire partie de cette génération qui se lève pour réparer le monde non pas par peur ni par culpabilité, mais parce qu’ils y trouvent la joie et la liberté. Et je ne m’attendais pas à cela.

Il y a cette phrase du Baghavad Gita: «Je m’accomplis parce que j’accomplis.» Chacun des membres de l’équipe du film a été transformé par cela. Melati aussi. Nous sommes allés parfois au bout du monde, dans des endroits dévastés par les guerres, la faim, la peur, la haine. Et ce que nous avons trouvé, ce sont des personnes ultra vivantes qui, sans nous donner la moindre leçon, nous ont dit comment vivre. Ces personnages du film sont en avance sur nous. J’ai enfin beaucoup de réponses à la question de mon fils.