Témoignage: «Je n’ai jamais rencontré un chercheur content de faire du mal à un animal»

Rat de laboratoire doté d'un implant cérébral et nourri à la pipette. (Image d'illustration.) | WikiCommons / Anna Marchenkova, CC BY 4.0.

Nous avons décidé de proposer cet article en accès libre, en vue de la votation sur l'expérimentation animale du dimanche 13 février. L'information ayant un coût, n'hésitez pas à vous abonner si le cœur vous en dit.

Joanne* est chercheuse et responsable d’expérimentation animale à Genève. Très sensible à la cause animale, consciente des enjeux éthiques, elle a accepté de témoigner sans fausse pudeur sur ce qui se passe dans les laboratoires. Y compris sur les aspects parfois sensibles ou méconnus du grand public.

Pourquoi on en parle. Le 13 février 2022 aura lieu la votation sur l’initiative populaire visant à interdire tout «expérimentation animale et humaine», lancée en 2017 par un groupe de Saint-Gallois. Les milieux scientifiques, avec l’appui des milieux économiques et de plusieurs associations animales, se mobilisent contre une interdiction jugée catastrophique.

Le contexte. Joanne est une jeune chercheuse en biologie préclinique à l’Unige, qui a passé les formations pour devenir expérimentatrice et responsable d’expérimentation animale.

Joanne se dit opposée à l’interdiction de l’expérimentation animale et insiste sur l’importance de l’encadrement actuel et la qualité de la formation dispensée. Elle a préféré conserver son anonymat, de crainte des réactions que le sujet, très émotionnel, peut susciter.

Sur l’omerta entourant la recherche animale

«Comme tout le monde au collège et en bachelor, j’ai fait des dissections de souris, de poisson et utilisé des drosophiles en génétique, mais ça restait très basique. C’est quand j’ai commencé mon master que j’ai été confrontée à l’expérimentation animale et que j’ai découvert tout ce qu’il y avait derrière. Certains étudiants ne découvrent vraiment ça qu’en première ou deuxième année de bachelor de biologie, parfois même en troisième. Certains sont même outrés que cela existe.

Le grand public a très peu de connaissances sur l’expérimentation animale. Il y a très peu de journaux et de ressources qui s’intéressent en profondeur à ce qui se passe dans les labos. Il y a aussi beaucoup de désinformation: on voit circuler des images très trash pour jouer sur la corde sensible mais ce sont souvent des images qui datent d’il y a 10 ans, prises en Chine, donc pas du tout représentatives de la réalité de l’expérimentation ici en Suisse!

D’un autre côté, les chercheurs et les institutions ont très peur de mettre en avant leur travail sur l’expérimentation animale. On sait que le public peut être très violent, on a peur d’avoir des reproches. J’ai rencontré un chercheur qui se fait harceler par une bonne dizaine de personnes après avoir publié sur le sujet. C’est dommage. C’est notre rôle de montrer ça, d’assumer que c’est réel, qu’on fait du "mal" aux animaux, mais qu’on le fait correctement. Et que le bien pour la médecine prévaut.»

Sur la sensibilité aux animaux

«Je suis très proche des animaux, j’ai un chat à la maison, j’ai fait du cheval étant petite. J’ai toujours eu conscience que l’animal n’était pas un jouet mais un être vivant, qu’il fallait le respecter. Je suis aussi sensible quand je vois des choses affreuses, qu’on abandonne des animaux au bord de la route ou qu’on les maltraite. Ça me brise le cœur, je trouve ça insupportable et j’ai envie de frapper les responsables.

Après, je n’ai jamais eu trop peur et je suis parvenue à mettre ma sensibilité de côté. Ce qu’on fait n’est pas du tout cool mais le bien que va apporter la recherche pèse plus dans la balance que le mal qu’on peut faire à l’animal. Tous les chercheurs sont conscients de ça, à part peut-être quelques anciens dinosaures, en train de partir à la retraite, qui n’ont pas été autant sensibilisés à leur époque.

Dans mon entourage, je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui soit content d’intervenir sur un animal, même pour une simple injection de sérum physiologique. Ça ne nous fait pas plaisir d’utiliser les animaux comme outils de travail, on ne le fait que s’il n’y a aucune alternative possible.»

Sur l’encadrement

«Pour toute recherche animale, il faut absolument avoir fait une demande d’autorisation auprès des autorités vétérinaire. C’est très précis, il faut dire ce qu’on veut faire, justifier le nombre d’animaux, les interventions, indiquer s’il y aura des effets secondaires “acceptables” et comment les gérer pour limiter au maximum la souffrance, quelle sera la méthode d’euthanasie à la fin de l’expérience, etc. Les autorités donnent ou non leur approbation, et peuvent demander de changer des éléments. Les demandes sont parfois très poussées, c’est vraiment suivi de très près. A la limite, on nous demande quel type de copeau de bois on va utiliser dans la cage et pourquoi!

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Je ne crois pas qu’il y ait de dérive, honnêtement, si c’est le cas je n’en ai jamais entendu parler. Il faut savoir que Genève est aussi considéré comme un, voire le canton le plus strict de Suisse en expérimentation animale, il nous faut au moins six mois pour obtenir une autorisation. Les autorités universitaires, cantonales puis fédérales qui lisent nos demandes d’autorisation sont ultra compétentes, pointilleuses et super au courant. C’est souvent difficile d’innover dans les techniques, si ça n’a pas déjà été fait dans la littérature, il faut redoubler d’efforts avec les vétérinaires pour tout justifier.»

Sur les limites personnelles

«Chacun a ses limites personnelles, qu’on respecte. C’est seulement lorsque l’on est confronté à la réalité de l’expérimentation qu’on se rend compte si on est capable de mettre notre sensibilité de côté pour l’intérêt scientifique. Pendant leur master, des collègues ont réalisé des interventions très simples, non invasives, mais c’était déjà trop pour eux. Un d’eux était au bord des larmes, juste à la vision d’un fœtus animal. Il a continué dans le domaine de la recherche médicale mais il ne touchera plus jamais à un animal.

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J’ai assisté à une expérience d’insertion d’implants cérébraux chez le rat. Comme un chirurgien au bloc: le technicien a incisé la peau sur le crâne du rat et l’a écartée. Ensuite avec une petite perceuse, type fraiseuse du dentiste, très lentement, il a découpé un petit carré de la boite crânienne et soulevé ce petit carré d’os, on appelle ça une fenêtre sur le cerveau. Comme pour un patient, le rat est en anesthésie très profonde et analgésié pour limiter au maximum la douleur. Sa tête est bien maintenue, et une sorte de bras motorisé permet de placer l’implant au micromètre près. Ensuite, le technicien referme le crâne et recoud la peau. C’était super intéressant mais personnellement, je serais incapable de réaliser cette procédure. J’ai mis mon cœur et mes tripes de côté.»

Sur les formations à l’expérimentation animale

«Le premier module est obligatoire pour toute personne qui veut manipuler des animaux, de l’apprenti au chef de labo. Dès que tu touches un animal, il faut avoir cette formation, d’une semaine à temps plein – quarante heures, moitié théorie moitié pratique. On apprend les bases légales, éthiques, et la bonne conduite avec les animaux, comme les prendre dans la cage, enrichir la cage pour éviter le stress, les manipulations basiques, les bases de l’état de santé de l’animal, les différentes procédures si l’animal est en souffrance et en stress, et tout ce qui est en lien avec l’euthanasie.

On nous apprend notamment à lire les informations que donne l’animal. Il ne va pas nous dire "j’ai mal", il ne va pas pleurer comme un humain. C’est là l’enjeu. On a l’interdiction d’avoir un animal en souffrance, pour des raisons éthiques, et puis l’animal sera stressé donc ça va aussi interférer avec les résultats. Dans ces cas-là on a plein d’options: utiliser des antidouleurs, pallier le stress via de l’activité physique, enrichir la cage, par exemple avec un rouleau de papier ménage, très fun pour les rongeurs... L’option ultime, si l’animal est trop en stress ou en souffrance, c’est l’euthanasie.

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La seconde formation permet de devenir responsable d’expérimentation animale et de faire les demandes d’autorisation vétérinaire. Elle est presque entièrement théorique: on y apprend la législation et les enjeux éthiques de façon beaucoup plus poussée, le bénéfice de la recherche face au mal fait aux animaux, les méthodes alternatives, et on y aborde la vision du grand public. Je l’ai aussi faite et c’était passionnant.

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Avec toutes ces formations, je me suis rendue compte qu’en recherche, on apprend à s’occuper de nos animaux beaucoup mieux que tout un chacun avec ses animaux de compagnie. À la maison, personne n’apprend à gérer son chien et son chat. J’ai même changé de comportement avec mon chat: par exemple je ne vais pas le caresser quand il dort, alors que j’en meurs d’envie. On apprend à disséquer et euthanasier parce qu’il le faut, mais on apprend surtout à prendre soin des animaux.»

Sur la réduction du nombre d’animaux

«Les méthodes évoluent. Aujourd’hui on a remplacé beaucoup d’expérimentation animale par des méthodes alternatives et on est capable de limiter au maximum le nombre d’animaux nécessaire grâce aux méthodes non-invasives comme l’imagerie, tout en optimisant et maximisant la qualité des résultats obtenus.

Par exemple, en oncologie, depuis la nuit des temps, les chercheurs implantaient les cellules tumorales sous la peau en bas du dos des souris. Ça leur permettait de voir la croissance à l’œil nu et de la mesurer facilement. Or, depuis une bonne dizaine d’années, on se rend compte que le micro-environnement de la tumeur est super important. Donc on préfère implanter les cellules dans leur environnement d’origine, comme les poumons pour un cancer pulmonaire par exemple.

Ensuite, on a deux choix: soit tu prévois 100 souris et toutes les semaines tu en euthanasies 5 ou 10 pour accéder aux poumons et voir si la tumeur a grossi, soit tu utilises de l’imagerie pour visualiser les tumeurs chez les souris sans les euthanasier, et ainsi garder le même petit nombre d’animaux jusqu’à la fin de l’expérience. Cela permet de réduire le nombre de souris d’un facteur 10 ou 20 et ces méthodes sont vraiment privilégiées par les autorités.»

Sur l’euthanasie

«La loi oblige à euthanasier tous les animaux à la fin de la plupart des expérimentations, même si l’on n’a pas besoin de récupérer les organes. On ne peut pas se permettre de relâcher des souris génétiquement modifiées dans la nature, par exemple. Pour les rongeurs, la méthode de choix est l’injection de produit euthanasiant. C’est un anesthésique qui, à haute dose, entraine une narcose si profonde que l’animal meurt.

Sous certaines conditions, on peut le faire aussi par induction de CO2, dans une boîte fermée où on remplace l’air petit à petit. L’animal s’endort et meurt.

Il peut y avoir d’autres méthodes, à titre exceptionnel, comme la chirurgie terminale si on a besoin de récupérer des organes difficiles d’accès comme le cerveau. La procédure est longue et l’état du cerveau aurait le temps de se modifier post mortem, donc on doit remplacer le sang de l’animal par un produit fixateur. Il est sous anesthésie très profonde et subit comme une ponction cardiaque: on place deux petites aiguilles dans le cœur et on injecte un produit fixateur qui va remplacer le sang. On voit l’animal partir petit à petit, le cœur ralentit puis s’arrête de battre.

La dislocation des cervicales c’est très exceptionnel, c’est surtout pour les cas d’urgence. Ça m’est arrivé une seule fois. J’étais revenue un lundi matin et une de mes souris avait perdu toute sa masse grasse sur le week-end, elle était en déshydratation profonde. Elle était passée à côté de la surveillance des vétérinaires, je ne savais pas depuis combien d’heures ou de jours elle était en souffrance. J’étais en panique, au bord des larmes à l’idée d’avoir à le faire, mais j’ai dû prendre sur moi pour réaliser la technique correctement et permettre une mort rapide à l’animal. Après l’intervention, comme pour n’importe quelle euthanasie, j’ai dû le déclarer aux autorités et en donner la raison.

J’avais appris cette technique pendant le premier module de formation, sur animal mort: il faut allonger l’animal devant soi, la queue vers soi, maintenir fermement un crayon à la base de la nuque de l’animal et tirer le corps vers soi par la base de la queue. Tu sens dans tes mains que les cervicales craquent, c’est vraiment le coup du lapin. C’est affreux.»

Sur les procédures sensibles

«Un exemple de procédure impressionnante, c’est l’injection dans le sinus rétro-orbital. Chez le rongeur, il y a comme une poche de sang derrière l’œil. Avec les doigts, en écartant un peu les paupières de l’animal sous anesthésie, cette petite poche ressort. Elle est très pratique pour injecter un produit en intraveineuse. Une fois les paupières relâchées, l’œil reprend sa place naturelle, l’animal se réveille, et il n’a aucune séquelle.

Cette technique n’est presque plus acceptée par les autorités vétérinaires car elle peut engendrer des complications si elle n’est pas bien réalisée. Vu de l’extérieur, quand on voit des images et qu’on ne sait pas ce qu’il se passe, on pense que les chercheurs piquent dans l’œil. Elle paraît alors très choquante et impensable.

L’alternative en général consiste à injecter par les veines latérales de la queue, mais il vaut mieux alors garder l’animal éveillé afin que les vaisseaux sanguins soient assez dilatés et bloquer l’animal dans un cylindre plastique. Ce n’est pas du tout facile: l’animal stresse, toi tu stresses, les veines se rétractent, il faut s’y prendre à trois-quatre fois… J’ai vu beaucoup de queues de souris abîmées par les injections ratées, mais jamais de complications suite à une injection dans le sinus rétro-orbital.»

Sur l’attachement aux animaux

«Ça dépend si on les voit une seule fois, ou plusieurs fois par semaine pendant deux-trois mois. Avec une souris, on s’attache un peu moins facilement parce qu’elles n’aiment pas être manipulées. Une souris en général tu la prends, tu fais ton injection, puis tu la remets dans sa cage. Le rat est plus gros et il aime beaucoup être dans les bras. Après une longue anesthésie, on garde les animaux dans nos mains ou nos bras le temps qu’ils se réveillent, afin qu’ils soient au chaud, dans un endroit agréable (Rires). Une fois réveillées, les souris s’activent et veulent retourner dans leur cage, alors que les rats restent dans nos bras. Oui, on s’attache un peu plus aux rats!

Il m’arrive quand même de donner des petits noms à mes souris, surtout quand on les garde plusieurs semaines. Quels que soient l’animal et le temps que je passe avec lui, je lui parle calmement, je le manipule délicatement, parfois je lui caresse la tête. Même avant l’anesthésie, je leur souhaite "bonne nuit". On nous dit qu’il ne faut pas trop s’y attacher, donc on évite. Mais notre sensibilité et les formations nous invitent tout de même à les humaniser, et heureusement!

Nonante-cinq pour cent de mes collègues chercheurs sont comme moi. Ils parlent aux souris, en prennent soin, leur demandent comment elles vont… Surtout les femmes, qui sont relativement plus sensibles. Au passage, il y a beaucoup d’études qui montrent que les animaux montrent plus leurs signes de souffrances et de stress face à un expérimentateur féminin – c’est d’ailleurs pour ça que dans la formation, on conseille aux hommes d’être plus vigilants.»


* Prénom modifié.