| | Idées

Réduire les émissions ou piéger le CO2: le grand malentendu

Renat Heuberger

Tout au long de la COP26, Heidi.news vous propose une sélection de tribunes d'experts pour en éclairer les grands enjeux. Nous donnons aujourd'hui la parole à Renat Heuberger, CEO de South Pole, leader mondial en solutions climatiques et développement de projets carbone, dont le siège est en Suisse.

Imaginez-vous sur un pont, une bouteille en plastique à la main. Deux options se présentent: soit vous jetez la bouteille dans la rivière, laquelle va se déverser dans la mer, puis vous espérez que quelqu'un finira par la retirer de l'océan. Ou bien vous évitez que cette bouteille ne se retrouve dans la rivière, en la jetant plutôt dans une poubelle de recyclage. La plupart des gens seraient d'accord pour dire qu'il est préférable d'éviter que le dommage ne se produise en premier lieu plutôt que de le supprimer après coup

Ce n'est pas le cas en matière d'action climatique volontaire. Éviter les émissions ou les capturer après coup les émissions de CO2 sont, en gros, les deux façons de s’en débarrasser.

  • Soit vous évitez que du CO2 supplémentaire ne soit libéré, par exemple en promouvant des appareils de cuisson propres, en réparant les fuites de méthane ou encore protégeant les forêts.

  • Ou encore vous retirez du CO2 de l'atmosphère en plantant des arbres ou en séquestrant le carbone de l'atmosphère et en l'enfouissant dans le sol.

Or, des voix éminentes ont récemment fait valoir que, lors de la compensation des émissions de carbone, il fallait donner la priorité à l'élimination plutôt qu'à l'évitement. Microsoft en est un exemple. Pour atteindre la neutralité carbone en 2030, on lit que «l'entreprise a passé un contrat pour des crédits de compensation basés sur l’élimination du carbone pour l'année 2021, dont la majeure partie provient de projets forestiers.(…)»

L'Université d'Oxford affirme même, dans ses Principles for Net Zero Aligned Carbon Offsetting (Principes pour une compensation carbone alignée sur le zéro):

«Dans leur démarche de compensation carbone (…), les utilisateurs devraient augmenter la part des compensations provenant de l'élimination du carbone, plutôt que de la réduction des émissions.»

La grande incompréhension. Mais l'idée selon laquelle la capture du carbone dans l’atmosphère serait supérieure à leur évitement repose sur une incompréhension fondamentale du rapport du Giec. Celle-ci semble remonter au rapport spécial du Giec sur le réchauffement climatique de 1,5ºC. Selon le rapport:

«Le zéro émission nette de dioxyde de carbone (CO2) est atteint lorsque les émissions anthropiques de CO2 sont équilibrées au niveau mondial par l'absorption anthropique (liée aux activités humaines, ndlr) de CO2 sur une période donnée.»

Mais le Giec parle ici de la fin de partie: dans un monde qui s'est déjà décarbonisé au maximum, si tout va bien en 2050 ou même avant, il n'y a évidemment plus d'émissions à éviter — et donc, pour arriver à zéro, il faut supprimer ce qu’il reste dans l’atmosphère.

Le malentendu vient du fait que de nombreuses ONG et entreprises confondent l'objectif final souhaité en 2050 avec la réalité d'aujourd'hui, en 2021. À l'heure actuelle, nous sommes encore loin d'un monde «net zéro», et il reste encore une énorme quantité d'émissions à éviter. Sur la voie du «net zéro», en plus de la décarbonisation selon un objectif scientifique, il faut que le plus grand nombre possible d'entreprises compensent leurs émissions restantes. La compensation est nécessaire pour piloter des activités d'atténuation innovantes qui peuvent aider les secteurs et les pays à éviter et à réduire leurs émissions. En tant que telle, elle fournit le financement nécessaire pour que les secteurs réalisent comment ils peuvent devenir intrinsèquement faibles en carbone.

Aujourd’hui, éviter plutôt que supprimer. Le SBTI, un organisme de normalisation pour les stratégies crédibles de réduction nette des émissions, recommande à la fois l'évitement (=compensation) et l'élimination (=neutralisation): «Dans le cadre de la transition vers le net zéro (...) les entreprises peuvent choisir de compenser ou de neutraliser les émissions qui sont encore rejetées dans l'atmosphère pendant qu'elles effectuent la transition vers un état de zéro émission nette.»

En outre, le potentiel d'élimination du carbone est beaucoup plus faible que le potentiel d'évitement. Il est très peu probable que le fait de se concentrer uniquement sur l'élimination du carbone permette de décarboniser à la vitesse nécessaire pour maîtriser le réchauffement de la planète.

Le Giec lui-même met en garde:

«Il n'a pas été prouvé que ces idées d'élimination du CO2 fonctionnent à grande échelle et, par conséquent, elles risquent d'être moins pratiques, efficaces ou économiques que prévu. Il existe également un risque que l'utilisation des techniques d'élimination du CO2 se traduise par une concurrence pour l'utilisation des terres et de l'eau, et si ces compromis ne sont pas gérés de manière appropriée, ils peuvent avoir des répercussions négatives sur le développement durable.»

Et le Stockholm Environment Institute (SEI) conclut:

«Aujourd'hui, il est tout aussi important, sinon plus, d'éviter les émissions que de les supprimer.»

Le meilleur des deux mondes. Il ne fait aucun doute que l'élimination du carbone par des moyens techniques et naturels est un élément essentiel de la quête de l'objectif «zéro émission nette», et l'augmentation des investissements dans ces technologies est essentielle pour en réduire le coût.

Mais l'idée selon laquelle les entreprises ne devraient compenser leurs émissions restantes que par la capture du CO2 repose sur un malentendu. En réalité, nous devons développer ces deux méthodes si nous voulons éviter un changement climatique désastreux. De même, il est essentiel de développer les technologies permettant d'éliminer les matières plastiques des océans, mais il faut tout de même éviter de jeter sa bouteille dans la rivière.

Ce texte a été traduit de l’anglais vers le français par la rédaction

Tableau de bord climat

Un suivi interactif des grands indicateurs du dérèglement climatique et de ses solutions.