Racisme: la Suisse joue avec le feu d'un sondage ahurissant

Annick Chevillot

L’enquête sur le racisme menée en ce moment par l’administration fédérale a failli me faire tomber de ma chaise. Les affirmations qu’elle contient sont brutales. Jugez donc:

  • «Il y a trop de Noirs en Suisse.»
  • «Les étrangers abusent du système de prestations sociales (AVS/AI).»

  • «Le mieux serait qu’il n’y ait pas du tout de musulmans en Suisse.»

  • «Partout où ils vivent, les musulmans cherchent à imposer la Charia.»

  • «Si l’on regarde leurs pays d’origine, on peut constater que les Noirs ne sont pas capables de s’autogérer et qu’ils ne s’en sortiront jamais sans aide extérieure.»

  • «En raison de leur comportement, les juifs sont coresponsables des persécutions à leur encontre.»

  • «Les juifs utilisent à leur propre avantage la politique d’extermination menée par les nazis.»

3000 personnes vivant en Suisse ont été invitées à dire si elles sont d’accord ou pas avec ces affirmations. Le sondage, mené tous les deux ans par l’Office fédéral de la statistique, avait suscité quelques remarques par le passé.

Mais cette année, c’est comme si les phrases chocs ne passaient plus. Alertée par un lecteur de Heidi.news, j’ai mené l’enquête et j’ai trouvé d’autres sondés tout aussi choqués que moi.

A l’administration fédérale, on reconnaît que cette année, le contenu de l’enquête suscite de vives réactions, surtout auprès des Romands. Si l’enquête a le mérite d’appeler un chat un chat, sa violence incite certains sondés à refuser de répondre ou à cliquer partout sur la case «je ne suis pas du tout d’accord», quelle que soit l’affirmation proposée. Cela pose évidemment la question de la validité des résultats obtenus.

Peut-on vraiment évaluer le racisme, la xénophobie et l’antisémitisme dans le pays avec des questions pareilles? Et implicitement combattre ces attitudes? L’objectif est louable. C’est plutôt la méthode qui interroge – elle se veut scientifique. Confronter les gens à des clichés racistes semble obsolète et peut même perpétuer les stéréotypes. Black lives matter est passé par là: la période est celle d’une sensibilité exacerbée.

De fait, il manque une question à ce sondage: estimez-vous normal qu’une administration fédérale vous pose des questions pareilles?

Un nouveau thermomètre pour prendre la température des discriminations est donc nécessaire. Les milieux concernés aimeraient d’ailleurs être impliqués dans l’élaboration du questionnaire. L’enjeu est de trouver les bons mots et les bons termes pour questionner sans heurter, afin d’obtenir des réponses sincères et fiables. C’est d’autant plus important que, de l’aveu même du Service de lutte contre le racisme, les discriminations raciales ont augmenté ces dernières années et «les discours de haine raciste sur internet ont atteint une telle ampleur quantitative et qualitative qu’ils nuisent au débat démocratique», conclut ce service. Il ajoute: «Il est important d’y faire face et d’adopter des contre-mesures».

La première pourrait être de faire preuve de davantage de finesse dans ses sondages.