Quoi? La Suisse pourrait changer d’avis sur le nucléaire?

Fabrice Delaye

Comme vous, les parlementaires suisses s’intéressent au prix de l’essence à la pompe. Comme vous, ils voient les factures de gaz et bientôt d’électricité augmenter. On parle même, très officiellement, de blackouts dès l’hiver prochain…

Du coup, on ne compte plus les objets liés à l’énergie pendant la session d’été. Au-delà des aides aux chaudières à bois ou à l’introduction de normes Minergie plus plus plus pour l’isolation des bâtiments, un objet détonne dans cet agenda chargé.

Il porte le numéro 22.3067 et son intitulé ne manquera pas, comme il l’a fait pour moi, de vous arrêter:

«Permettre à nouveau la construction de centrales nucléaires»

On croyait la question réglée. Après l’interdiction de la construction de nouveaux réacteurs suite à l’accident de Fukushima en 2011, puis le choix par référendum de la sortie progressive du nucléaire par le peuple en 2017, la Suisse s’acheminait vers le démantèlement de ses centrales dans la foulée de celle de Mühlberg, mise à l’arrêt en 2019.

Le degré de sûreté

Sauf que le diable atomique est dans les détails. D’abord, contrairement à l’Allemagne qui n’aura plus de réacteur à la fin de l’année, la Suisse n’a pas fixé de date précise à sa sortie du nucléaire. La loi indique que «les centrales nucléaires suisses existantes peuvent être exploitées aussi longtemps qu'elles sont sûres.» Un degré de sûreté dont les standards se sont considérablement durcis depuis la mise en route des premiers réacteurs dans les années 70 et 80.

C’est d’ailleurs ce durcissement de normes qui a conduit à l’arrêt de Mühlberg: l’exigence d’une troisième source d’eau pour les circuits de secours de refroidissement. Possible techniquement, elle serait revenue trop chère pour les BKW qui exploitait cette centrale. Ailleurs, ce problème a été résolu et (lire notre reportage) on se dirige vers une extension de 50 à 60 ans des réacteurs existants.

Cette extension donne du temps. Certes, cela n’évitera pas les pénuries de l’hiver prochain. Là, il n’y a que les importations et les prières pour un hiver doux qui pourront pallier au creux électrique suisse à la fin de l’hiver, quand les barrages sont vides. Comme le parc nucléaire français est et sera pour moitié à l’arrêt, ce courant ne pourra venir que des 83 centrales à charbon d’Allemagne. Car même si le vent souffle en mer du nord, il n’y a pas les lignes pour descendre cette électricité éolienne.

Question cornélienne

Il faut savoir que la construction de réacteurs nucléaires prend des années, et que leur relance éventuelle, par conséquent, ne répondra pas à cette urgence. La question se pose donc pour le futur. C’est là qu’elle devient cornélienne.

L’extension de la durée des centrales suisses nous conduit à 2029-2031 dans le cas Beznau, 2039 pour Gösgen et 2044 pour Leibstadt. Pendant encore au moins dix ans, le mix énergétique suisse va donc continuer d’opérer sa magie:  35% de nucléaire pour assurer la base (le ruban) et le reste essentiellement en hydraulique qui a l’insigne avantage d’être réglable. Dans le même temps, on peut penser que la Suisse aura rattrapé son retard dans le solaire. 

Sauf que cette transition énergétique ne va pas de soi. La Suisse, toutes énergies confondues, consomme 234 terawatt-heure (TWh) par an. L’électricité en représente 60 TWh. Cela signifie que 174 TWh (si on convertit en électricité) de l’énergie consommée en Suisse sont d’origine thermique, issus de combustibles fossiles. Remplacer ces 174 TWh d’origine fossile par une électricité d’origine renouvelable est une énorme gageure.

Certes, les voitures électriques et les pompes à chaleur sont plus efficaces que leurs équivalents à base d’énergies fossiles. Et on peut faire des économies. Mais la différence reste énorme. D’autant plus si l’on se prive de l’ordre de 30 TWh nucléaires qui ont l’avantage d’être disponibles 11 mois sur 12 (le dernier mois étant consacré à changer le combustible).

Fini le gaz

La Suisse est donc confrontée à un double défi: augmenter massivement sa consommation d’électricité pour décarbonner son énergie tout en diminuant d’un tiers sa production avec la fin des centrales nucléaires.

Certes, si le solaire se déploie comme prévu, il y aura abondance de courant en été. Mais l’hiver, le pays ne pourra plus compter comme avant sur ses voisins. Sans même parler de la mise sur la touche du pays par l’Europe de l’électricité, l’Allemagne a décidé de fermer ses centrales à charbon d’ici 2038. Le parc nucléaire français est vieillissant. Un temps la solution envisagée a été le gaz. Mais la guerre en Ukraine et les embargos sur le gaz russe ont changé la donne.

Pour autant faut-il faire un virage à 180 degrés et revenir sur la décision de sortir du nucléaire? On relèvera que la Belgique vient de repousser sa propre sortie du nucléaire de dix ans. Ou que les verts finlandais se sont convertis au nucléaire. Mais il n’y a pas plus de raisons de laisser dicter la stratégie énergétique de la Suisse par les émotions aujourd’hui que ce fut le cas après Fukushima.

Le nucléaire a bel et bien de gros défauts. D’abord, il faut acheter de l’uranium enrichi, y compris à la Russie (étonnant comme Rosatom, le producteur russe, a été épargné par les sanctions non?). Et, même avec des normes toujours plus élevées, le risque d’accident ne peut pas être exclu à 100%.

Déchets ou dérèglement?

Reste enfin le péché originel du nucléaire: les déchets et en particulier les déchets hautement radioactifs et qui le resteront pendant des dizaines de milliers d’années. C’est fondamental, car il ne serait pas logique de justifier la construction de nouvelles centrales nucléaires portant un risque pour l’environnement au nom de la protection de l’environnement, c’est-à-dire du remplacement des énergies fossiles afin d’éviter le dérèglement climatique.

Parce qu’ils considèrent la question climatique plus urgente que celle des déchets, certains écologistes se sont convertis au nucléaire. D’autant plus que certaines filières technologiques pourraient effectivement résoudre non seulement la question des déchets futurs mais aussi passés. C’est la voie que suit une entreprise genevoise issue du CERN: Transmutex.

On dira que c’est de la musique d’avenir. C’est vrai, mais c’est bien de cela dont on parle. Une stratégie énergétique consiste à établir les bases d’une infrastructure future. Et à ne pas s’interdire de changer d’avis si l’état de la science et de la technologie change.

De manière étonnante (et discrète), en 2018, le Conseil fédéral a prévu cette possibilité. Un article (74 a) a été ajoutée à la loi sur l’énergie nucléaire. Il stipule que «le Conseil fédéral fait régulièrement rapport à l’Assemblée fédérale sur le développement de la technologie nucléaire.» Pour quoi faire sinon offrir une alternative à la sortie du nucléaire? Forcément, la question qui vient ensuite est de savoir si cette technologie a effectivement changé depuis la construction des premières centrales dans les années 70 et pallier aux défauts de cette énergie.

Interdit de s’interdire

En demandant au Conseil fédéral de «modifier la loi sur l'énergie nucléaire de manière à rendre à nouveau possible l'octroi d'autorisations générales pour la construction de centrales nucléaires», la motion déposée par l’UDC va trop vite en besogne. Au risque d’allumer une guerre de religion contre-productive. Mais en demandant que la recherche dans ce domaine soit soutenue, elle ouvre la voie à un compromis que même les écologistes pourraient accepter.

Après tout, dans son rapport 2021, le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) a inclus l'électricité d'origine nucléaire dans les quatre voies qu'il propose pour parvenir à des émissions nettes de carbone nulles d'ici 2050. A condition de ne pas en faire un oreiller de paresse pour le déploiement du renouvelable et la sobriété énergétique, ce serait idiot de s’interdire de changer d’avis.