Présidentielle française: les algorithmes votent pour l’extrême droite

Sarah Sermondadaz

Un seul nom, une enveloppe et deux tours: curieux rituel que celui de l’élection présidentielle française. Un exercice qui dénote vu de cette Suisse avec sa démocratie directe et ses longs dimanches de votations. Peu importe le résultat du premier tour ce dimanche: sur les réseaux sociaux, l’extrême droite a déjà gagné. Nul besoin de scruter les sondages – qui promettent une réédition du duel Macron-Le Pen de 2017 au second tour – pour s’en convaincre.

Depuis l’ère Trump – d’abord avec le scandale Cambridge Analytica, puis les révélations des Kremlin Papers –, on sait que la manipulation des foules sur les réseaux sociaux n’est pas seulement l’apanage des spin doctors: elle s’est «démocratisée» pour devenir une arme entre ingénierie sociale, armée de trolls et fermes de contenus. Et les réseaux de devenir des caisses de résonance médiatiques. On parle «d’astroturfing» pour qualifier ces pratiques, qui vont simuler (à l’aide de bots ou de fermes de contenus) un mouvement de groupe pour manipuler l’opinion.

Cette mécanique, le candidat d’extrême droite Eric Zemmour est celui qui l’a le mieux comprise et exploitée. Avant de se déclarer candidat, l’ancienne star de CNews avait déjà tout compris aux grosses ficelles des réseaux sociaux: l’art de la petite phrase choc ,quitte à ce qu’elle soit mise en scène. Faire le buzz, par le soutien ou l’indignation, qu’importe. Comme en octobre 2021, pour une émission de Morandini, où il a demandé à une jeune femme musulmane (en réalité complice) de tomber son foulard. Ou à l’occasion de ses premiers meetings que des soutiens sur Twitter ont propulsé au rang de hashtags, décuplant ainsi ainsi sa visibilité.

Une campagne fulgurante qui a bien failli voler la vedette à l’habituelle «taulière» star de l’extrême droite, Marine Le Pen. Mais ce que Zemmour a oublié, à quelques foulées du dimanche décisif et contrairement à sa concurrente, c’est de condamner Poutine pour l’invasion de l’Ukraine. Le chercheur français David Chavalarias, qui étudie la manipulation sur les réseaux sociaux, a construit une cartographie (voir ci-dessus) de l’influence de la guerre en Ukraine sur la twittosphère politique française. Où l’on voit s’activer les mêmes comptes qui avaient déjà amplifié les divisions françaises à l’heure du Covid-19, soulignait-il dans Sciences et Avenir

La complosphère et les extrêmes marchent côte à côte, donc. Dans son ouvrage Toxic Data, le chercheur revient sur le terrain miné des réseaux sociaux en France. Dont il offre une vue parfois vertigineuse, se nourrissant du Politoscope, un outil d’observation de la twittosphère politique française alimenté par des millions de tweets. Peuvent-elles mettre en péril nos démocraties? Oui, affirme-il: elles «menacent aujourd’hui de (les) faire plier et (...) manipulent nos opinions, si ce n’est notre vote».

Alors que faire? Au-delà de la nécessaire discussion sur le manque de transparence des algorithmes, qui finissent par ne nous exposer qu’à des opinions compatibles avec les nôtres, David Chavalarias préconise, dans son livre, une nouvelle façon de voter: le scrutin au jugement majoritaire, imaginé en 2007 par deux chercheurs français. Il s’agirait d’évaluer indépendamment chaque candidat sur une échelle de valeurs allant de médiocre à excellent, sur un certain nombre de critères. A la fin du scrutin, le candidat le mieux noté l’emporterait, en un seul tour.

Et après? Les campagnes seraient moins vulnérables aux déstabilisations. Mais ce n’est pas tout: la corvée du vote «utile» disparaîtrait purement et simplement, au profit d’une hiérarchisation des candidats d’où émergeraient des personnalités moins clivantes. Dans un contexte où la campagne n’a jamais vraiment décollé — près d’un tiers des Français se disent encore indécis —, ce serait une sacrée révolution que de réengager les citoyens. Après tout, la démocratie aussi doit être mise parfois à jour, au risque de voir ses vulnérabilités intrinsèques exploitées, comme celles des algorithmes.