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«Plus il y a de mise en scène, plus l'effet placebo est efficace»

Jens Gaab présente l'effet placebo dans le Talk Show Wissenschaft Persönlich. | Higgs

L'effet placebo, ça marche. Jens Gaab, professeur de psychologie clinique et de psychothérapie à l'université de Bâle, mène des recherches dans ce domaine. Il explique quels sont les pouvoirs — mais aussi les limites — du mental en matière de guérison.

Qu’est-ce qu’un placebo? C’est un médicament dans lequel il n'y a pas de principe actif, mais qui peut néanmoins produire un effet. Un effet placebo peut également être obtenu par d’autres mesures thérapeutiques. Son contraire est l'effet nocebo: un effet nocif obtenu sans substance active.

Higgs.chSi quelqu'un pense que la lithothérapie (qui entend soigner à l’aide des cristaux) fonctionne pour guérir son mal de tête, est-ce juste son imagination, ou le cristal fonctionne-t-il vraiment?

Jens Gaab — Si nous y croyons, le cristal peut être utile. Je ne connais aucune recherche scientifique sur le pouvoir des cristaux. Mais le simple fait d'y croire peut avoir un effet, oui.

Vous êtes psychothérapeute, vous menez des recherches sur l'effet placebo. Pouvez-vous définir ce que vous entendez par placebo?

Ce que nous entendons par placebo, et aussi par son contraire, l'effet nocebo, est avant tout communiqué socialement. Il faut que quelqu'un d'autre, un tiers, nous le dise: que oui, le cristal peut nous aider.

Comment étudier cet effet de façon scientifique?

Nous menons des études scientifiques. Nous créons des plans d'étude, que nous envoyons au Comité d'éthique, qui doit donner son feu vert. L'utilisation de placebos en clinique n'est en pas autorisée: aucun médecin n'est autorisé à prescrire des placebos. Nos études portent sur des volontaires en bonne santé ainsi que sur des patients malades. Nous leur donnons une pilule, une crème, un spray nasal ou une forme de psychothérapie, qui ne sont pas de vrais traitements. Mais nous leur expliquons qu’il s’agit d’un vrai médicament ou d’une vraie thérapie, et nous observons ensuite ce qu’il se passe. A certain, nous disons qu’il s’agit d’un placebo, et à d’autres pas. Ou alors, plus tard, à la fin de l’expérience.

L'effet placebo peut-il être mesuré?

Nous pouvons détecter dans le cerveau ce qui se passe lorsqu'un placebo est administré. Le système de la douleur réagit à différents niveaux. Si, en revanche, nous éteignons brièvement une partie du cerveau, le cerveau dit frontal, en utilisant des champs magnétiques, on ne remarque aucun effet sur le système de douleur. Cela montre que le cerveau frontal, le lieu où nous pensons, où nous ressentons notre « je», est nécessaire pour que l’effet placebo fonctionne.

Y a-t-il un autre moyen de prouver leur effet?

Nous pouvons également montrer l’effet placebo sur le plan physiologique. En cas de douleur, le corps libère des opioïdes, ses propres analgésiques. Par exemple, lorsque nous sommes en état de choc, nous ne remarquons pas la douleur car le cerveau nous inonde d'opioïdes. L'un des effets secondaires est que le rythme respiratoire ralentit. De la même manière, lorsque nous donnons des placebos, la respiration ralentit parce que des opioïdes sont libérés dans le cerveau. L'effet est donc bel et bien réel.

Comment cela fonctionne-t-il sur le plan clinique?

Les patients souffrant de maux de tête veulent que la douleur disparaisse. Si je leur offre un médicament, même si ce n'est pas du tout un médicament, je crée beaucoup d'espoir et d'attente. Et cela a déjà un fort effet.

Apparemment, même la couleur et la taille de la pilule jouent un rôle. Une pilule rouge fonctionne mieux qu'une blanche, une grosse pilule mieux qu'une petite...

... et deux petites plus qu’une grosse, une injection plus qu’une pilule: plus c'est invasif, plus il y a de mise en scène, plus le placebo est efficace. Et cela nous amène à décrire un mécanisme d'action important du placebo: il doit être vraisemblable, avoir une explication crédible. Le deuxième mécanisme d'action est lié à la relation thérapeutique. C'est le cas lorsque quelqu'un va chez le médecin, chez le kinésithérapeute, ou encore chez le psychothérapeute. Quelqu'un s'occupe de vous de manière très amicale, vous vous sentez compris. La moitié d’un succès thérapeutique est due à l'effet placebo.

Le placebo fonctionne-t-il aussi bien pour tout le monde?

Si quelqu'un est optimiste, il est plus susceptible de ressentir l’effet placebo. Les joueurs et les personnes enclines à prendre des risques sont davantage sensibles à l’effet placebo. Il existe aussi des dispositions génétiques: les personnes qui réagissent fortement au système dopaminergique montrent une réaction plus forte au placebo.

Vous disiez que l'administration de placebo n'est pas autorisée en médecine, parce qu'elle est considérée comme contraire à l'éthique. La médecine classique ne perd-elle pas quelque chose, si elle se refuse à utiliser en âme et conscience l’effet placebo ?

Au contraire, je dirais qu'il est contraire à l'éthique de ne pas utiliser de placebo. Mais le placebo est de toute façon utilisé dans tout traitement.

De quelle manière?

Si vous avez un médecin en qui vous avez entièrement confiance et qu'il vous prescrit un vrai médicament, alors il y a toujours une part d’effet placebo dans l'effet de ce médicament.

Des études montrent que dans le cas d'une inflammation chronique de l'intestin, par exemple, jusqu'à 40% de l'effet du médicament est dû à l'effet placebo.

Dans le cas d’une opération chirurgicale, ce chiffre grimpe même à deux tiers. Il existe une étude très célèbre sur les opérations du genou chez des personnes qui avaient en moyenne un peu plus de 50 ans. Ils souffraient terriblement d’arthrose et, dans certains cas, ne pouvaient plus guère marcher. Ils ont été opérés selon trois groupes. Dans le premier, ils ont fait une petite incision dans le genou, sont entrés par arthroscopie, ont effectué l’opération, puis ont rincé à l'eau salée. Dans le second, l’opération était effectuée de façon plus simple. Dans le troisième enfin, seule l'incision a été faite, sans opération, avant d’être suturée. Il s'agissait donc d'une opération placebo: le placebo était la cicatrice visible par le patient. Ils ont mesuré comment les gens se sont sentis au cours des deux années suivantes. Verdict, l’opération placebo fonctionnait aussi bien que les autres!

La recherche montre que les placebos fonctionnent. Mais en tant que médecin, vous ne pouvez pas utiliser les thérapies placebo parce que c'est contraire à l'éthique. Y a-t-il des moyens d’utiliser l’effet placebo malgré tout?

Nous utilisons ouvertement des placebos aujourd'hui. Cela signifie que nous disons au patient: «C'est un placebo. Vous n'êtes pas obligé d’y croire, vous devez juste le prendre régulièrement». Même ça, ça marche! L'étape suivante consisterait à ne pas donner de placebos du tout, mais seulement à dire: « Imaginez que vous prenez un comprimé. Vous l'avalez, il descend, il se dissout. Vous en ressentez l'effet». Cette «pilule imaginaire» est ce sur quoi nous enquêtons en ce moment. D’après les premiers résultats, cela fonctionne.

«La psychothérapie et le placebo relèvent du même type d’intervention.»

Ne s’agit-il pas plus vraisemblablement de suggestion ou de d’hypnose?

C'est de la psychothérapie. C'est là que nous voyons le lien entre le placebo et la psychothérapie. Tous deux fonctionnent avec les mêmes mécanismes.

Les frontières sont-elles mouvantes?

La psychothérapie et le placebo relèvent du même type d’intervention, oui.

En tant que psychothérapeute, qu'est-ce qui vous fascine tant dans la recherche sur les placebos?

Elle permet de découvrir ce qui est véritablement humain, le lien social qui relie les gens. Il est intéressant de noter que la psychothérapie s'est également développée à partir du placebo.

Comment cela?

Vers 1760, un certain Franz Anton Mesmer a inventé le «magnétisme animal». Les cristaux et l'homéopathie en sont probablement le prolongement. Mesmer affirmait qu'il pouvait influencer le magnétisme animal, qu'il pouvait libérer les gens de leurs maux de tête. Et cela a merveilleusement bien fonctionné. Mesmer est devenu célèbre. Jusqu’à ce qu’une commission se penche sur la question. Son traitement se passait devant un rideau. Et peu importe qu’il y ait ou non un «thérapeute» derrière le rideau, la thérapie fonctionnait, parce que les gens y croyait. En conséquence, la thérapie de Mesmer a été rejetée comme un non-sens. Mais son idée du magnétisme animal a survécu, puis a muté vers une sorte d'hypnose du sommeil, et de là sont nées l'hypnose, la psychanalyse et la psychothérapie.

Il s'agit donc d'être touché, de façon psychologique, en tant qu'être humain.

C'est ce que le placebo m'a appris: la thérapie n'est pas seulement l’administration de produits, mais un processus très social, très personnel. Je trouve intéressant que le placebo m'ait appris cela. J'ai étudié la psychologie et suivi une formation en psychothérapie. Et ce n'est pas là que j'ai appris tout cela.

Si vous comparez la médecine classique et l'homéopathie, vous entendez souvent: l'homéopathie prend beaucoup plus de temps. L'effet de l'homéopathie est-il donc simplement basé sur le fait que quelqu'un reçoit de l'attention?

En fait, j'ai évité le sujet de l'homéopathie jusqu'à présent parce qu'il mène à des controverses désagréables. Et vous finissez par recevoir des e-mails de personnes qui vous insultent et d'autres choses du même genre. Mais en fin de compte, je dirais: oui, l'homéopathie est basée sur le placebo.

«Un placebo ne peut pas arrêter des processus pathologiques détectables d’un point de vue physiologique.»

Il y a aussi d'autres choses, comme les guérisseurs spirituels. Les gens s’en moquent et les considèrent comme des charlatans. Est-ce un mal? Parce qu'en fin de compte, cela fonctionne pour ceux qui y croient…

Je pense que nous devrions toujours respecter les choix personnels. Si quelqu'un consulte un guérisseur et y trouve son compte, alors c'est une décision personnelle. Ce que je n'aime pas, c'est lorsqu’un guérisseur insiste par exemple sur le fait que les fantômes existent.

En tant que psychothérapeute, je dirais sur certaines pratiques, qu’il est possible de dire: «J’y crois, j’en ai fait de bonnes expériences, quant à savoir si ce type de travail peut être prouvé scientifiquement, c’est plutôt difficile.» La personne que je conseille peut alors décider de l'accepter ou non. Nous devons accorder de la reconnaissance aux expériences personnelles. C’est lorsque l'expérience personnelle veut se transformer en science, que les choses se compliquent.

Où sont les limites de l'effet placebo?

Le placebo ne peut pas arrêter des processus pathologiques détectables d’un point de vue physiologique.

Mais l'arthrose du genou opéré était pourtant bel et bien là...

Il y a, malgré tout, un «mais»: on ne peut pas guérir le cancer avec des placebos. Même dans le cas d'une infection grave, cela ne fonctionne plus. C'est pourquoi, dans la recherche, nous ne sommes pas autorisés à tester des placebos dans certains domaines, car des patients pourraient mourir. Les choses sont claires.

D'autre part, nous savons, par exemple dans le cas de l'infection par le VIH, que les patients en couple vivent plus longtemps. Nous constatons également que des facteurs psychologiques et sociaux jouent un rôle dans d'autres maladies somatiques graves. La relation sociale est un facteur de l'effet du placebo. Les relations sociales ont un effet sur l'évolution de la maladie. Et maintenant, revenons à l'arthrose du genou: il est probable que cette arthrose n’ait pas été affectée par le placebo.

Mais l’état des gens opérés avec un placebo s’est amélioré.

C'est vrai. Bien sûr, vous pouvez faire quelque chose de chirurgical, administrer des médicaments, mais le médecin recommandera avant tout de faire de l'exercice. C'est la thérapie courante pour l'arthrose. Bougez votre jambe, ne vous concentrez pas sur la douleur, essayez de la gérer.

Maintenant, je me fais opérer avec un placebo, puis je rentre chez moi. Cela fait encore mal. Mais je me dis: «C'est probablement une bonne douleur. C'est probablement la guérison». Et puis peut-être que je me promène un peu plus, peut-être que je dors mieux, peut-être que j'emmène ma femme danser à nouveau. Et tout cela affecte le genou. Ces processus peuvent également être physiologiques, ils ne sont donc qu'indirectement liés au placebo.

Pour le dire clairement, le placebo ne peut guérir quelqu’un du VIH ou d’un cancer, mais il peut l’aider à y faire face et améliorer sa qualité de vie.

Dans une maladie somatique qui progresse, le placebo n'a aucune chance. Mais il peut contribuer à réduire les effets secondaires, par exemple dans le cadre de la chimiothérapie. Si nous donnons des placebos supplémentaires et que nous disons aux patients: «Ce placebo peut vous aider à réduire les effets secondaires», alors cela fonctionne. Bien sûr, le placebo ne fonctionne pas contre le cancer, mais la chimiothérapie pourrait être mieux tolérée. Et donc l'évolution du cancer pourrait être meilleure.

Des mécanismes similaires peuvent également déclencher des effets négatifs. On parle d'effet nocebo. Un exemple: un homme voulait se suicider, il a rassemblé des comprimés de son frère, prescrits dans le cadre d'un essai clinique. L'homme, fatigué de la vie, a souffert d'un collapsus circulatoire et s'est retrouvé en soins intensifs. Son état était critique. Finalement, il s'est avéré que le frère n'avait pas été traité avec une substance active, mais avec un placebo. Les pilules imaginaires ont donc en fait déclenché une urgence vitale.

J'entends sans cesse ce genre d’anecdotes lors de congrès, mais je n'ai encore jamais vu d'article scientifique à leur sujet. Mais en fait, il y existe des effets nocebo. Il y a quelques années, Coca-Cola est tombé en disgrâce en Belgique. On racontait que des impuretés dans les bouteilles causaient un empoisonnement. Les symptômes d'empoisonnement se sont répandus comme une épidémie: dans les écoles, chez les adolescents qui avaient bu du Coca-Cola. Aucune impureté n’a jamais pu être détectée: au final, il s'agissait probablement d'un effet nocebo.

D'innombrables effets secondaires sont énumérés sur la notice des médicaments: maux de tête, vertiges, nausées, éruptions cutanées, dépression, arythmie, etc. Ne devrait-on pas interdire ces encarts à cause de l’effet nocebo?

En fait, c'est déjà en discussion. Non pour qu’ils soient interdits, mais pour qu’on les utilise différemment. Les effets secondaires des médicaments sont causés par les médicaments, et par le fait que nous savons qu’ils ont des effets secondaires. Une façon de les traiter serait que le médecin dise: «Souhaitez-vous être informé des effets secondaires? Car si je vous en informe, il y a de fortes chances que vous les ayez. Si vous le souhaitez, je ne les mentionnerai pas».

«Je dois intégrer l'objectif du patient dans mon concept thérapeutique, même si je ne peux pas comprendre sa souffrance.»

Les antennes de téléphone portable ont aussi pu provoquer des effets secondaires. Je ne connais aucun rapport scientifique sérieux qui prouve la sensibilité aux rayonnements électro-magnétiques. Mais il y a des gens qui en souffrent. Cela pourrait-il être un effet nocebo?

Je ne connais pas les détails des recherches sur les ondes radio. Mais il existe des études sur les éoliennes en Nouvelle-Zélande, par exemple. Elles émettraient des sons très graves soi-disant nocifs. Ces sons ont ensuite été «neutralisés» et les symptômes ont disparu. On peut donc aussi traiter le nocebo avec un placebo.

Les gens se plaignent parfois aux autorités parce qu'ils ont des maux de tête à cause d'une antenne de téléphonie mobile. Parfois, l'antenne n'est pas allumée, mais les gens ont des maux de tête quand même. Comment faire face à ces maladies imaginaires?

La première chose à faire, c’est de préciser au patient que l’antenne était éteinte. Ensuite, je demande au patient quel est son objectif. Je dois intégrer l'objectif du patient dans mon concept thérapeutique, même si je ne peux pas comprendre sa souffrance. Je lui demanderai aussi: comment puis-je vous aider? C’est au patient de décider si je peux l’aider ou non. Il s'agit de développer une compréhension des raisons que les gens estiment plausibles, selon leur milieu de vie. Et je pense que quelqu'un qui a mal à la tête à cause des antennes téléphoniques a ses raisons. Tout comme quelqu’un qui pense que les cristaux peuvent l’aider.

Cet article a initialement été publié en allemand par notre partenaire éditorial Higgs.ch

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