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«Nous devons ouvrir davantage les frontières face à la crise climatique»

Francois Gemenne, Université de Paris

Cet article, au départ publié en anglais sur Geneva Solutions, a été reproduit en français pour Heidi.news.

François Gemenne est spécialiste de la géopolitique environnementale et des dynamiques migratoires, chercheur associé à l'Université de Liège, et co-directeur de l'Observatoire de la Défense et du Climat du Ministère français de la Défense. Auteur principal pour le GIEC impliqué dans un grand nombre de projets de recherche internationaux, il enseigne à Sciences Po à Paris et à l'Université libre de Bruxelles.

Alors que s’est tenu le 12 décembre 2020 un sommet mondial sur le climat, François Gemenne a répondu aux questions de Geneva Solutions. Et pointe la transformation radicale de nos sociétés qui reste nécessaire, l’urgence d’agir, et enfin pourquoi la notion de frontières sera ébranlée par l'urgence climatique.

Geneva Solutions — En tant que co-auteur du rapport du GIEC, qui se concentre sur les impacts humains du changement climatique, comment analysez-vous l'écart entre les engagements politiques et les résultats réels obtenus? Quels sont les risques critiques que cela entraîne pour l'humanité?

François Gemenne— Il y a en effet, aujourd'hui, un énorme décalage entre l'objectif formel de l'accord de Paris, qui est de deux degrés et même un degré et demi si possible, et la somme des engagements pris par les différents Etats. En fait, pour ceux qui regardent l'évolution des émissions, l'accord de Paris n'a pas encore réussi à infléchir la courbe de nos émissions.

La seule chose qui a vraiment réussi à infléchir la courbe de nos émissions a été la crise sanitaire, qui cette année nous met sur une voie compatible avec les objectifs de l'accord de Paris. Et le paradoxe, c’est qu'il s'agit d'une trajectoire que nous suivons en raison des mesures imposées par la crise sanitaire, et non d'une trajectoire que nous avons choisie.

Ainsi, la baisse des émissions liées au coronavirus souligne l'inadéquation de nos politiques climatiques. D'une part, les engagements pris lors de l'accord de Paris ne sont pas suffisants et doivent donc être revus à la hausse — c'est l'ambition de la COP26 de l'année prochaine. D'autre part, les engagements eux-mêmes ne sont pas respectés pour l'instant, un peu comme les bonnes résolutions prises à la veille du Nouvel An.

Cinq ans plus tard, le compte n’y est pas. Si nous suivons la courbe que nous avons suivie jusqu'en 2019, nous nous dirigeons vers une augmentation de la température d'environ quatre degrés d'ici la fin du siècle, ce qui signifie que certaines régions du monde deviendront littéralement inhabitables.

Il reste tout à fait possible de revenir sur la bonne voie, et d'une manière ou d'une autre, nous y sommes maintenant grâce à la crise du coronavirus. La grande question est de savoir comment nous allons rester sur cette trajectoire sans mettre en péril l'activité économique et sans confiner la moitié de la population mondiale. Toute la question est de savoir comment mettre en place — à long terme — des mesures que nous pourrons maintenir dans la durée.

Dans un monde où la demande en énergie augmente et où les énergies renouvelables ne couvrent même pas encore l'augmentation de la demande d'une année sur l'autre, à quoi pouvons-nous nous attendre au cours des 20 prochaines années? Les objectifs de 1,5 ou 2 °C ne sont-ils qu'une référence politique symbolique, ou ont-ils une chance d'être atteints?

Même si les énergies renouvelables se développent à un rythme soutenu pour le moment, ce rythme n'est pas suffisant avec la croissance continue de la demande énergétique. Mais les choses peuvent aller très vite. Nous avons vu lors de la crise du coronavirus que la valeur des combustibles fossiles sur le marché avait chuté et que la valeur des énergies renouvelables augmentait énormément. Elles ont un potentiel très important sur les marchés en termes de prix, car elles deviennent de plus en plus rentables et de moins en moins chères. Et leurs capacités de production augmentent, en particulier pour l'énergie solaire.

En ce qui concerne les objectifs de l'accord de Paris, je pense que nous devrions les considérer comme des lignes directrices morales, de la même manière que pour les droits de l'homme. Nous savons que les droits de l'homme sont malheureusement violés chaque jour dans presque tous les pays du monde. Malgré cela, nous n’y renonçons pas, ils sont un idéal politique, une sorte de phare indiquant la direction à suivre. Nous devons considérer les objectifs de l'accord de Paris de la même manière, comme des objectifs qui donnent un sens à l'histoire: toutes les actions que nous entreprenons et qui nous amèneraient à dépasser ces objectifs doivent être considérées comme contraires au sens de l'histoire.

Cela étant dit, pouvons-nous atteindre ces objectifs de manière réaliste? Je crois que nous devons malheureusement faire le deuil de l'objectif de 1,5 °C: nous l'atteindrons à coup sûr dans une quinzaine d'années entre 2035 et 2040. En revanche, l'objectif de 2°C est encore réalisable, mais il implique que nous continuions en 2021 sur la courbe des émissions qui a été infléchie par la crise des coronavirus, ce qui signifie une réduction de 5 à 7% par an des émissions mondiales de gaz à effet de serre. Nous devons nous diriger vers une plus grande sobriété énergétique, ce qui fait actuellement défaut, en particulier dans les secteurs des transports et du logement.

Pour stabiliser le climat, une transformation structurelle et un changement dans les actions de tous les acteurs de la société sont nécessaires — y compris les universités. Quelles sont les conditions nécessaires pour déclencher une telle accélération?

Nous en sommes encore très loin. Je pense que l'erreur que nous avons commise, en tant que chercheurs, est la façon dont nous avons communiqué sur le changement climatique. La première erreur a été de mettre trop l'accent sur des horizons lointains — décarbonisation d'ici 2050, limitation des températures à + 2 °C en 2100 — en oubliant de tracer la voie vers cet horizon.

2050 et 2100 sont des horizons temporels qui vont parfois bien au-delà de la durée de vie d'un individu, et certainement au-delà de la durée d'une carrière politique. Nous devons réorienter la communication vers ce que nous pouvons faire ici, immédiatement, pour initier des transformations. Voici une image qui me plaît: si je vous dis que je dois perdre dix kilos d'ici 2030, je ne ferai rien avant 2029. J'attendrai le dernier moment pour vous dire "oups", je dois perdre dix kilos l'année prochaine.

Pour faire basculer la société, nous devons concilier ce que nous pouvons faire en tant que consommateurs avec ce que nous devons faire en tant que citoyens. De nombreuses personnes ont maintenant une idée de ce qu'elles doivent faire pour réduire leur empreinte carbone individuelle. Mais nous avons encore souvent l'impression que les choix collectifs qui décident de la majeure partie de notre empreinte carbone nous dépassent. Les gens disent que c'est une décision qui appartient aux gouvernements ou aux multinationales, qu’ils n’ont pas voix au chapitre. La crise de la démocratie représentative, ce sentiment que les gens ont de ne plus avoir de contrôle sur les choix collectifs, est un élément essentiel que nous devons aborder si nous voulons résoudre le problème du changement climatique. Les gens sont prêts à faire leur part, mais ils ne sont pas suffisamment conscients de ce qu'ils peuvent faire ensemble grâce à leurs choix collectifs.

Et là, bien sûr, les universités ont un rôle à jouer dans l'effet d'entraînement de la société, pour montrer quels sont les leviers de décarbonisation de l'économie, non seulement par nos choix de consommation individuels mais surtout par nos choix collectifs. Nous devons passer à d'autres niveaux d'action collective, par le biais des lieux de travail, des autorités locales, des lieux où les gens ont l'impression qu'ils peuvent agir ensemble et pas seulement chacun de leur côté. De là, nous pourrons redonner aux gens une forme de pouvoir politique sur les gouvernements mais aussi sur les multinationales. Ces niveaux intermédiaires d'action collective sont très importants.

Vous êtes un spécialiste des migrations internationales. A l'heure où de nombreux Etats mettent en place des politiques répressives et tendent à renforcer les frontières, quelles solutions préconisez-vous pour "normaliser" la question des migrations face à l'augmentation de la pression climatique?

Je suis très inquiet du narratif présent dans le débat public en ce moment, qui verrait la migration due au changement climatique comme une sorte de nouvelle vague migratoire qui enverrait des millions de demandeurs d'asile frapper aux portes de l'Europe. Je crains fort que le fait de brandir le spectre d'une nouvelle crise migratoire ne renforce le schéma actuel de fermeture des frontières et de tension sur les questions de migration, avec le sentiment chez beaucoup de gens, beaucoup de gouvernements, que la meilleure façon de se prémunir contre le dérèglement climatique est de fermer les frontières plus étroitement. Nous devons être très prudents avec ce discours, qui est souvent basé sur de bonnes intentions, en particulier de la part des militants du climat. Le risque est de renforcer un discours profondément xénophobe qui joue sur la peur des migrations dans l'espoir qu'il conduira les gouvernements et les populations à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre.

Comment aller de l'avant ? En ce qui concerne les migrations en général, je pense qu'il faut absolument sortir de ce paradigme de l'immobilisme, c'est-à-dire considérer que dans un monde idéal, les gens resteraient chez eux et que les migrations n'existeraient pas. Si nous considérons la migration comme une sorte d'anomalie politique, nous serons toujours dans une logique de résistance et donc dans une logique où nous essaierons de réduire ou de contrôler cette migration. Certains proposent d'allouer des fonds de développement pour que les gens ne quittent pas ces régions. D'autres proposent d'ériger des murs, des fils barbelés pour que les gens ne viennent pas chez nous. Mais dans l'ensemble, tous restent bloqués dans le même paradigme d'immobilité qui conduit à résister constamment à la migration.

Et malheureusement, vouloir empêcher la migration, c ‘est comme vouloir empêcher la nuit de succéder au jour, c'est une entreprise politique qui ne réussira pas. Nous devons avoir le courage de reconnaître que la migration est une transformation structurelle et que le mieux que nous puissions faire est d'essayer de l'organiser de manière à ce qu'elle se fasse dans l'intérêt des migrants eux-mêmes, des pays d'accueil, des pays d'origine et des pays de transit. Mais tant que nous serons dans une logique de résistance aux migrations, cela ne fonctionnera pas et sera voué à l'échec. Nous irons vers une logique de plus en plus répressive et créerons des drames et des crises politiques.

Comment pourrait-on organiser au mieux les migrations?

Tout d'abord, je pense qu'il faudrait, en parlant de la situation européenne, créer davantage de voies d'accès légales au continent pour différents types de migration. Aujourd'hui, l'asile est devenu presque un moyen de contrôle et de régulation de l'immigration, c'est-à-dire qu'il a été complètement détourné de sa fonction première de protection humanitaire. Nous nous concentrons uniquement sur les questions d'asile et oublions les questions de politique d'immigration.

Un autre aspect consiste à se pencher davantage sur les migrations internes. Aujourd'hui, les migrations internes sont traitées comme un sujet complètement distinct des migrations internationales, alors que les migrations internationales sont souvent le prolongement des migrations internes. Comme personne ne s'y intéresse, cela permet aux passeurs de repérer les clients et de prospérer.

Plus globalement, nous devrions évoluer à l'avenir vers des frontières plus ouvertes, non seulement parce que c'est la bonne chose à faire, mais aussi parce que c'est le moyen le plus pragmatique et le plus rationnel de relever les grands défis de la migration au XXIe siècle.

Dans quelques décennies, la notion même de frontière d'État-nation telle qu'elle a existé au cours des deux derniers siècles deviendra-t-elle obsolète compte tenu des conditions que nous mettons en place avec le réchaufement climatique?

Absolument, la façon dont nous envisageons les choses en termes de frontières et d'État-nation est profondément dépassée, démodée et inadaptée aux réalités contemporaines. En fait, elle remonte au traité de Westphalie de 1648, qui a mis fin à la guerre de Trente ans en Europe et qui émanait d'une triple couche de frontières. Aux frontières géographiques d'un territoire se superposaient les frontières démographiques d'une population, auxquelles s'ajoutaient les frontières politiques de la souveraineté. De là est né le concept d'État-nation, basé sur la coïncidence entre un territoire, une population et un pouvoir politique, c'est-à-dire la souveraineté.

Le problème est que le changement climatique érode aujourd'hui les frontières territoriales, c'est-à-dire les territoires qui seront encore habitables demain. Les migrations érodent les frontières démographiques: nous avons une population répartie sur plusieurs territoires et chaque territoire abrite plusieurs populations. Et la mondialisation érode les frontières politiques sur quoi un gouvernement unique exerce-t-il encore aujourd'hui une véritable souveraineté?

Il est clair que cette triple juxtaposition de frontières ne tient plus. Et ce concept d'État-nation, tel qu'il a été conçu depuis le XIXe siècle, ne tient plus. C'est pourquoi nous avons tendance à nous accrocher aux frontières comme marqueur de l'identité collective. Cela explique aussi la résurgence du mouvement "souverainiste", à gauche comme à droite. Tout l'enjeu est de redéfinir la souveraineté à l'ère du changement climatique. Et le meilleur exemple actuel de ce défi sont les petits États insulaires indépendants dont les territoires sont dévorés par la montée des mers, qui pourraient devenir demain le premier type d'États sans territoire.

Tableau de bord climat

Un suivi interactif des grands indicateurs du dérèglement climatique et de ses solutions.