Les sanctions contre la Russie ne doivent pas couper les liens entre scientifiques

Thierry Courvoisier

Depuis le lundi 7 mars, Heidi.news invite à prendre de la hauteur par rapport à la guerre en Ukraine et son flot incessant d'informations. Pour cette «semaine des spécialistes», nous sommes partis à la recherche d’esprits aiguisés pour nous aider à mieux comprendre ce qui se joue là, sous nos yeux, à notre porte.

Plusieurs institutions scientifiques occidentales, dont le Cern à Genève, ont indiqué rompre leurs relations avec leurs homologues russes dans le cadre de l'escalade des sanctions contre Moscou. Pour Thierry Courvoisier, astrophysicien, professeur émérite à l'Université de Genève et ancien président du Conseil scientifique des académies des sciences européennes (EASAC), les collaborations dans la recherche sont pourtant l'une des voies vers la paix.

Il n'y a aucune justification, sociétale, historique, politique, idéologique, religieuse ou autre, aux souffrances infligées par l'Etat et l'armée russes aux habitants de l'Ukraine. Personne, et aucune nation, n'a le droit de mettre des millions de personnes sur les routes et de détruire leurs moyens de subsistance et leurs vies. Les réactions européennes et occidentales à l'invasion russe de l'Ukraine sont à la mesure de l'indignation que cette action barbare a suscitée dans le monde entier.

Il est clair que les Russes en Ukraine n'ont pas le monopole de la violence inacceptable au cours des dernières décennies. L'action occidentale en Irak, pour ne citer qu'un exemple, a également causé des souffrances que la civilisation condamne fermement.

La science, source de puissance économique et militaire

La réponse de l'Occident a été d'imposer des sanctions économiques généralisées et de rompre les liens dans les domaines des arts, de la technologie, du sport, et maintenant aussi dans le domaine scientifique. Le CERN est devenu, la semaine dernière, l'une des dernières institutions à suspendre la Russie et à s’interdire toute nouvelle collaboration avec elle.

La science est une activité prestigieuse en Russie depuis de nombreuses décennies. Il est donc légitime de s'interroger sur la manière dont la communauté scientifique doit réagir à la situation actuelle. Une fois acquise, la connaissance est compréhensible par tous, même si elle peut exiger un effort que seuls quelques-uns investissent. Cela confère au savoir scientifique une position particulière dans la culture humaine. Ce savoir ne dépend pas des origines ethniques, nationales ou culturelles, et peut être partagé dans le monde entier. Mais la science est aussi à l'origine de tout progrès technologique. Elle est à l'origine de la puissance économique et militaire.

Quand la recherche en physique des particules résistait à la Guerre froide

Il est naturel, lorsqu'on tente d'affaiblir l'État russe, d'arrêter toute collaboration scientifique liée directement au progrès technologique. Trouver la limite entre la recherche technologiquement pertinente et celle jugée fondamentale est toujours délicat. Malgré cette difficulté, la ligne d'action est claire.

Dans le domaine de la recherche fondamentale, en physique des particules par exemple, les scientifiques ont maintenu ouvertes les collaborations Est-Ouest pendant toute la durée de la Guerre froide. Les collègues occidentaux et soviétiques ont pu se rencontrer et discuter des résultats, bien que souvent en présence d'observateurs. Cela a été considéré comme un canal de communication important, en plus de représenter une contribution des scientifiques à la paix mondiale.

Ne pas mélanger sanctions géopolitiques et collaborations interpersonnelles

Aujourd'hui, la recherche fondamentale est souvent le résultat de très grandes collaborations. Par conséquent, les institutions telles que les universités, les organisations de recherche (CERN, ESA, ESO, par exemple) occupent une position très visible sur la scène internationale, tandis que les scientifiques individuels sont moins en vue. Ces organisations sont aujourd'hui porteuses des aspects géopolitiques et prestigieux de la science. C'est là que des sanctions peuvent être exercées afin de contribuer à l'isolement de la Russie.

L'interruption des collaborations institutionnelles entre les établissements scientifiques prestigieux, occidentaux et russes, est la contribution de la communauté scientifique aux efforts visant à faire pression sur la Russie pour qu'elle se retire d'Ukraine. Mais les relations personnelles et les collaborations de recherche entre les scientifiques occidentaux et russes sont une tout autre chose.

L’exemple du spatial

La conquête spatiale a montré à quel point la science pouvait être un outil géopolitique. Et dans ce domaine, les sanctions contre la Russie auront des conséquences en Europe. Pour donner un exemple, il pourrait être nécessaire d'adapter un vaisseau spatial pour le lancer sur une fusée européenne ou américaine plutôt que sur la fusée russe prévue (de nombreux vols dépendent en effet des lanceurs Soyouz, ndlr). L'Europe pourrait devoir assumer une part plus importante des coûts d'une mission pour compenser la contribution russe prévue.

Les missions prévues restent toutefois, en principe, possibles. Si l'on se souvient que l'Europe est la première puissance économique du monde, on peut penser que de grands projets scientifiques peuvent être menés en Europe, même si des éléments russes doivent être remplacés — avec un certain coût financier et avec des retards inévitables. Que de tels projets scientifiques soient mis en œuvre ou non est une question de priorités et de volonté politique.

La confraternité scientifique, une voie vers la paix

Les connaissances scientifiques restent néanmoins dans la tête des chercheurs, au niveau individuel. Les contacts entre scientifiques restent possibles et doivent donc être recherchés. Si l'expression d'une réprobation officielle au niveau institutionnel peut avoir un effet sur l'État russe, une approche différente doit être adoptée à l'égard des scientifiques individuels. Nombre d'entre eux, en Russie et hors de Russie, sont critiques à l'égard des actions du gouvernement russe. Exprimer de telles opinions en Russie implique désormais de s'exposer à une répression sévère, rappelant les temps sombres de la répression soviétique. Couper les liens avec des collègues qui luttent au sein de leur système pour tenter d'influencer ses positions face à une répression féroce serait contre-productif à tous les niveaux.

Maintenir des liens collégiaux, en utilisant la valeur universelle de la connaissance scientifique comme terrain d'entente, devrait rester un objectif pour tous les scientifiques, en tout temps. Plus la crise actuelle durera, plus ces considérations prendront de l'importance. Les relations scientifiques pourraient être l'une des premières passerelles à mobiliser lorsque les circonstances permettront la reconstruction d'un avenir pacifique.

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Cet article a été publié une première fois en anglais par Geneva Solutions