Les exoplanètes, «Mondes d'ailleurs» de Trinh Xuan Thuan

Sarah Sermondadaz

Sommes-nous seuls dans l’univers? La question, lancinante, n’emprunte pas seulement à l’astrophysique, mais également à la spiritualité. C’est un élément sous-jacent dans l’œuvre littéraire de l’astrophysicien vietnamo-américain Trinh Xuan Thuan, tenant d’un «principe anthropique», qui présupposerait dans l’évolution du cosmos «une intention de la nature: l'univers tend vers l'homme». Avec «Mondes d’ailleurs», à paraître le 19 mai aux éditions Flammarion, l’auteur propose, dans un ouvrage grand public, une exploration scientifique et historique, d’Epicure à Michel Mayor et Didier Queloz, en passant par Aristote, Newton et tous les autres, de cet horizon lointain et inédit qui cristallise l’espoir de découvrir de nouvelles formes de vie: les exoplanètes.

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Hasard de traduction, l’ouvrage porte en français le même nom, «Mondes d’ailleurs», qu’un opuscule oublié de 1998 qui entendait dire «la vérité qui se cache derrière les OVNI, les extraterrestres, les abductions et le paranormal». Ce n’est évidemment pas de cela dont il est question ici — sauf à la marge, les hypothèses farfelues étant balayées par des explications plus rationnelles — mais de sciences: d’astrophysique, de biologie et d’exobiologie — la discipline qui étudie les phénomènes qui pourraient mener à d’autres formes de vie que celle présente sur Terre.

Sciences et spiritualité peuvent-elles faire bon ménage? A l’occasion d’une conférence donnée en avril à la faculté de théologie de l’Université de Genève, l’astrophysicien répondait, dans un français impeccable, «oui, sans hésitation».

«Les questions abordées par le cosmologue sont étonnamment proches de celles dont traite le théologien, et la cosmologie a longtemps été l’apanage de la religion: y a-t-il un début au temps et à l’espace? L’univers aura-t-il une fin? L’émergence de la vie puis de la conscience est-elle un accident de parcours, ou inscrite dans les propriétés de chaque atome? A force d’attaquer le même mur, on se trouve face à face avec la théologie.»

Revenons aux petits hommes verts. Dans le cas des croyances new age, les emprunts au champ sémantique de la foi sont assumés — on se souvient du poster «I want to believe» de l’agent spécial Fox Mulder dans la série X-files. Pour la cosmologie moderne, c’est plus compliqué: à la foi s’oppose le doute cartésien, moteur du progrès scientifique. Autrement dit, le territoire de l’une commence là où s’achève le royaume de l’autre. «Jusqu’à peu, ces questions étaient considérées, du point de vue scientifique, au mieux comme spéculatives», notait Didier Queloz, invité à s’exprimer à l’occasion de la même conférence. «Paradoxalement, notre société possède une connaissance remarquable des fonctions de la vie, à travers l’agriculture et la médecine par exemple, mais la compréhension détaillée des réseaux chimiques à l’origine de la vie n’en est qu’à ses balbutiements.»

Et le prix Nobel de rappeler que «les exoplanètes nous obligent à repenser la place de la Terre dans l’univers et à examiner les conditions qui l’ont rendue propice à l’émergence de la vie».

«A mon avis, la prochaine décennie (entre conquête martienne et exploration des exoplanètes, ndlr) sera déterminante, et devra montrer notre capacité à transcender les frontières entre des disciplines telles que la cosmologie, la biologie, la chimie moléculaire, mais aussi avec la philosophie et les sciences humaines, de franchir les frontières peu perméables entre les différents domaines de la connaissance. Aujourd’hui, le défi est que nous ne disposons que d’un seul exemple familier: celui de la vie sur Terre.»

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Reste le fameux paradoxe de Fermi, évoqué en fin d’ouvrage. Si des formes de vie extra-terrestres existent, pourquoi n’ont-elles pas encore pris contact avec nous? Trinh Xuan Thuan formule l’hypothèse audacieuse d’un «club galactique» de civilisations qui auraient des millions, voire des milliards d’années d’avance sur nous, et pour qui nous n’en serions encore qu’au stade de la préhistoire, ou d’un «zoo» que l’on regarde de loin…

Un scénario qui peut aussi se décliner de façon plus pessimiste, admet l’astrophysicien: si, malgré tout, le silence persiste, peut-être est-ce tout simplement parce que les autres civilisations planétaires se sont autodétruites avant de pouvoir en contacter d’autres. Et, dans cette hypothèse, la quête de vie ailleurs de se transformer en responsabilité de sauver notre planète, ici et maintenant… afin de pas faire de la crise climatique une «tragédie cosmique».

Autrement dit, si ni Dieu ni les aliens n’existent, nous sommes résolument seuls au monde sur une planète que nos propres activités risquent de rendre invivable. Il semble paradoxal qu’il faille pour cela commencer par convoquer l’hypothèse d’une vie ailleurs. Mais peut-être, après tout, avons-nous collectivement besoin de croire à la singularité de notre espèce pour nous convaincre d’agir, et de mobiliser pour cela les ressorts de la foi?