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Les émeutes au Capitole sont aussi une défaite des plateformes en ligne

Sarah Sermondadaz

Au lendemain de ce qui ressemble à une tentative ratée de coup d’État, les Etats-Unis ont la gueule de bois… et les plateformes en ligne aussi. Le président sortant n’a pas hésité à souffler sur des braises à travers ses réseaux sociaux — alors que tout le monde l’appelait à calmer le jeu — en s’adressant de façon complaisante aux émeutiers, dans une vidéo s’entêtant à qualifier l’élection de «volée» mais demandant aux émeutiers de «rentrer chez eux, on vous aime, vous êtes très spéciaux» (sic).

Les grandes plateformes en ligne ont réagi avec fermeté. Donald Trump ne peut plus poster sur ses comptes sur Facebook —indéfiniment— et Twitter — pendant douze heures. Snapchat aussi a suspendu son compte, tandis que YouTube a tout bonnement supprimé la vidéo. Pourtant, les événements de Washington doivent sonner comme un constat d’échec pour ces géants numériques.

Liberté d’expression chérie. La liberté d’expression, pourtant sacrée outre-Atlantique, n’a ici pas eu gain de cause. D’un côté, il est historique que plusieurs réseaux sociaux coupent de la sorte le sifflet à un président encore en exercice. Ces plateformes ont certainement pris la meilleure décision face à la menace, tant pour les institutions américaines que pour la sécurité des personnes: rappelons que quatre personnes sont mortes pendant les émeutes.

Mais leur réaction est tardive, trop tardive, au vu des années passées par Donald Trump à pontifier, déformer et mentir sur les réseaux sociaux. Au point que dès 2016, certains commentateurs ont commencé à parler d’ère de la post-vérité — érigé mot de l’année en anglais par le dictionnaire d’Oxford— concomitante à l’essor des «fake news, ces informations mensongères ou délibérément biaisées. Un exercice auquel s’est très largement adonné le président sortant à travers son canal de communication préféré: Twitter, où son compte personnel jouit de plus de 88 millions d’abonnés.

Une bascule tardive. Pourtant, le vent avait déjà tourné. Dès avril dernier, la pourtant conservatrice chaîne Fox News prenait ses distances avec Donald Trump. Lorsqu’en novembre, les résultats du scrutin l’ont donné perdant, le président sortant s’est retrouvé seul contre tous à défendre l’hypothèse d’une fraude électorale massive. Ce sont tous les titres du groupe de Rupert Murdoch (outre Fox News, le Wall Street Journal et le New York Post) qui ont radicalement changé de ton dans leur couverture électorale.

Voilà pour les médias traditionnels; mais il ne faut pas occulter le rôle qu’ont eu les réseaux sociaux au plus long cours. Si Twitter ose censurer le président sortant (dans les faits, en affichant un bandeau soulignant que cette affirmation est sujette à caution) depuis plusieurs mois, le revirement de Facebook était moins attendu.

Facebook en ligne de mire. Souvenons-nous du scandale Cambridge Analytica, qui a impliqué Facebook et la campagne Trump de 2016. Le modèle d’affaires de Facebook, qui repose sur la publicité ciblée, offre une force de frappe redoutable et inédite en matière de marketing politique. Elle est capable de faire changer d’avis les électeurs indécis en affichant un contenu plutôt qu’un autre sur le fil d’actualités. Elle a permis l’élection de Donald Trump en 2016, et a aussi alimenté le mouvement conspirationniste pro-Trump QAnon, comme d’autres mouvements qui rejettent les vérités établies.

Souffler le chaud, souffler le froid: au-delà de la personne qui tweete, fut-elle un président américain sortant, c’est aussi les plateformes en ligne qui ont rendu cela possible avec une telle portée. Appelé plusieurs fois à justifier la position toute-puissante du réseau social auprès des parlementaires américains ou européens préoccupés de réguler les plateformes, son fondateur Mark Zuckerberg dit vouloir instaurer la paix par les réseaux sociaux. La paix, vraiment? Cette vision toute optimiste d’un meilleur des mondes possibles a été sérieusement mise à mal par les événements du 6 janvier.

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Un suivi interactif des grands indicateurs du dérèglement climatique et de ses solutions.