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Les crédits carbone, victimes de leur succès?

Renat Heuberger

Tout au long de la COP26, Heidi.news vous propose une sélection de tribunes d'experts pour en éclairer les grands enjeux. En ce 3 novembre consacré, à Glasgow, à la finance climatique, nous donnons la parole Renat Heuberger, CEO de South Pole, leader mondial en solutions climatiques et développement de projets carbone, dont le siège est en Suisse.

Il décrypte ce que recoupe le fameux article 6 de l'accord de Paris, qui régit les échanges internationaux de crédits carbone.

L'article 6 de l'accord de Paris est l’un des sujets clés de la COP26 à Glasgow cette semaine. En effet, cet article régit l'échange international de «crédits carbone» (ndlr: ce n’est pas le même mécanisme de crédits carbone que pour les entreprises. On parle, pour les Etats, d’ITMOS, pour unités d’atténuation des transferts internationaux, qui peuvent être échangées entre le pays et prises en compte dans leurs objectifs de réduction d’émissions). L’enjeu est de réduire les émissions d’abord là où cela coûte moins cher. Par exemple, la Suisse investit en Thaïlande pour promouvoir les véhicules électriques.

Pourquoi c’est important. Ces crédits carbone sont l'instrument le plus performant au monde pour un financement de l'action climatique basé sur les résultats. Ironiquement, ils sont critiqués précisément en raison de leur transparence totale.

Selon les scientifiques, une transition vers le zéro émissions nettes doit avoir lieu d'ici à 2050 afin d'éviter les pires conséquences du réchauffement. Les crédits carbone sont un instrument clé pour financer des projets prêts à être déployés dès aujourd'hui, ce qui doit se faire d'ici à 2050 pour éviter les pires conséquences du réchauffement climatique.

Garantir la durabilité à long terme d’un projet. Et en particulier dans les pays les plus pauvres. Par exemple, lorsqu'un cultivateur de cacao au Ghana plante des arbres pour donner de l'ombre à ses cultures, lorsque des villageois en Indonésie cultivent des mangroves pour protéger leurs côtes, lorsque du biogaz est converti en électricité propre au Mexique: dans tous ces cas, les émissions diminuent et les projets génèrent des crédits carbone. Ceux-ci sont vendus, par exemple à South Pole, et le flux de revenus ainsi créé garantit la viabilité financière et la durabilité à long terme du projet. Les promoteurs de projets ne sont plus dépendants de dons inconstants.

Au cours des 20 dernières années, les crédits carbone ont permis de lancer des projets dans le monde entier qui, autrement, n'auraient pas pu être financés. Par exemple, South Pole a acheminé plusieurs centaines de millions de francs à près de 1000 projets dans plus de 50 pays.

La principale différence entre la finance du carbone, comme on l'appelle, et les dons ou subventions est que les crédits carbone sont un exemple de «finance basée sur les résultats». Cela signifie que chaque tonne de CO2 réduite doit être mesurée et vérifiée par une tierce partie indépendante, et que le paiement de l'acheteur du crédit n'intervient qu'à la livraison du résultat.

Des incitations directes. Un contrat de financement basé sur les résultats permet à un investisseur d'impact (ndlr: dont les investissements sont conçus dans le but d’avoir un impact environnemental et social positif) de financer l'actif sous-jacent. Par exemple, un investisseur d'impact a maintenant un dossier d'investissement rentable pour la plantation d'une forêt en Zambie, car il a la garantie qu'un acheteur de crédits carbone le récompensera pour le CO2 séquestré chaque année où les arbres poussent.

Cette configuration présente deux avantages:

  • Premièrement, toutes les parties impliquées ont un intérêt très fort dans la réussite du projet, à long terme. Planter simplement un arbre à l'aide d'un don puis le laisser mourir est inintéressant. Et de cette manière, vous ne générez pas un seul crédit carbone. Et donc aucun flux de revenus au cours des 10 à 15 prochaines années.

  • Deuxièmement, le mécanisme de crédit carbone est extrêmement transparent. Chaque tonne de CO2 réduite est répertoriée dans un registre public. Tout le monde peut voir comment évolue un projet, s’il est sanctionné par un succès ou un échec.

Victimes de leur propre succès. Ce qui est ironique, c'est que ces crédits carbone sont victimes de leur propre succès. En raison de leur transparence totale, un projet qui présenterait un problème serait découvert très rapidement. C'est une bonne chose, puisque l'objectif est de voir ce qui ne va pas, de prendre des mesures correctives et d'améliorer les projets en permanence.

Malheureusement, les journalistes ou la société civile concluent souvent que la découverte d'un problème dans un projet signifie que l'ensemble du mécanisme ne fonctionne pas correctement, alors qu'en réalité, c'est le contraire. Alors que dans les systèmes basés sur les dons, l'impact réel d'un projet est souvent très flou — et donc difficile à critiquer. L'intérêt des crédits carbone est de découvrir rapidement les échecs, et d'apprendre plus vite à atteindre le résultat souhaité.

Ces «crédits carbone» sont la seule commodité environnementale à avoir jamais été vraiment utilisée à une telle échelle. Bien menée, la finance du carbone peut canaliser de grandes quantités de capitaux vers des projets qui, autrement, ne seraient pas finançables. Construisons donc un modèle qui fonctionne! Et espérons que les délégués de la COP26 parviendront à établir un règlement pour l'article 6 qui permettra de développer ces marchés.

Cette tribune a été traduite de l’anglais vers le français par la rédaction

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