Le tourisme suisse, victime et coupable, doit se réinventer

Christophe Clivaz

Christophe Clivaz est professeur spécialisé en tourisme à l’Institut de géographie et durabilité de l’Université de Lausanne et conseiller national écologiste. Alors que le Conseil des Etats s'apprête à traiter de deux motions sur le tourisme durable, il livre son analyse à Heidi.news.

La nouvelle stratégie touristique du Conseil fédéral, publiée à la fin 2021, contient cinq objectifs dont un qui touche au développement durable. Ce dernier devra notamment être atteint grâce au programme «Swisstainable», initié par Suisse Tourisme dans le but de promouvoir le développement de produits touristiques durables, et qui a pour ambition de voir la Suisse devenir la destination la plus durable au monde.

Ce mardi 14 juin, deux motions qui s’alignent à cette cible seront traitées au Conseil des Etats:

On le sait, la durabilité s’est imposée aujourd’hui comme référentiel de l’action publique. Le domaine du tourisme n’échappe pas à cette tendance, à l’image des deux motions susmentionnées. Il n’est cependant pas inutile de revenir sur la genèse de cette notion pour en comprendre sa portée, au-delà de sa dimension «fourre-tout».

Des seuils planchers — et des plafonds — au développement

Le concept de développement durable a été popularisé en 1987 par le Rapport Brundtland «Notre avenir à tous» de la Commission mondiale sur l'Environnement et le Développement. Selon ses auteurs:

«Le développement durable est un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs.

Deux concepts sont inhérents à cette notion:

  • le concept de besoin, et plus particulièrement des besoins essentiels des plus démunis, à qui il convient d'accorder la plus grande priorité; et

  • l'idée des limites que l'état de nos techniques et de notre organisation sociale imposent sur la capacité de l'environnement à répondre aux besoins actuels et à venir.»

Ces deux derniers concepts — de besoin et de limite — sont des nuances de la durabilité peu connues, contrairement à la première partie de la définition, plus généraliste. Ils sont pourtant cruciaux, car ils permettent de préciser cette notion très «élastique» du développement durable:

  • Lorsqu’on parle de durabilité, il ne faut pas oublier que des centaines de millions de personnes sur cette planète ne mangent pas à leur faim, n’ont pas de toit ou un accès très limité à une ressource aussi fondamentale que l’eau. Dans le cadre du tourisme — une activité non essentielle — garder cela en tête est nécessaire.

  • La question de la limite au développement est aussi valable pour les stations touristiques dont les responsables réfléchissent pourtant toujours en termes de croissance de la fréquentation comme de l’urbanisation ou des infrastructures.

La biosphère, base de la société et de l’économie

35 ans après le rapport Brundtland, ce sont aujourd’hui les 17 objectifs de l'Agenda 2030 pour le développement durable qui constituent la référence en matière de durabilité, y compris pour le secteur touristique. Dans leur représentation graphique traditionnelle, ces 17 objectifs sont posés les uns à côté des autres, sans hiérarchie entre eux.

Je lui préfère la représentation proposée par l'Université de Stockholm sous forme de «gâteau de mariage» qui place la biosphère, et les objectifs la concernant, comme base de la société, puis de l’économie, et de leurs objectifs respectifs.

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La biosphère figure comme fondement de l'économie et de la société, et comme base de tous les objectifs de développement durable (ODD). Source: Université de Stockholm

Ce schéma montre comment les dimensions sociales, économiques et écologiques du développement durable sont liées entre elles. Dans la pratique, la mise en oeuvre de la durabilité nécessite en effet souvent des compromis économiques, écologiques et/ou sociaux.

En fin de compte, la dimension écologique doit prévaloir, du moins dans les pays prospères comme la Suisse où les besoins essentiels sont couverts, car le maintien du vivant est une condition sine qua non au développement de la société et de l’économie.

Lire aussi: Agenda 2030: une plateforme pour rattraper le retard de la Suisse en développement durable

Des subventions qui nuisent à la biodiversité

Concrètement, qu’est-ce que cela pourrait signifier pour la politique touristique suisse que d’accorder la priorité à la biosphère? Deux exemples.

  • En 2020, l’Institut fédéral de recherches sur la forêt, la neige et le paysage (WSL) et de l’Académie suisse des sciences naturelles (SCNAT) ont identifié 162 subventions des pouvoirs publics qui sont dommageables pour la biodiversité. Parmi celles-ci figurent des soutiens financiers accordés dans le domaine du tourisme. En réponse à ces résultats, j’ai déposé, fin 2020, une interpellation sur le sujet auprès du Conseil fédéral.

  • Le 3 juin dernier, ce dernier a renoncé à procéder à une évaluation systématique de toutes les subventions problématiques pour la biodiversité. Le Conseil fédéral a néanmoins chargé l’administration fédérale d’évaluer l’impact sur la biodiversité de huit instruments touchant à l’agriculture, à la sylviculture et à la promotion économique. Le tourisme est concerné à travers les prêts pour les infrastructures touristiques alloués dans le cadre de la nouvelle politique régionale (NPR), mais aussi le remboursement de l’impôt sur les huiles minérales des dameuses.

Vu le déclin constant de la biodiversité en Suisse, il ne devrait plus exister de subventions au tourisme pour des projets qui nuisent à la biosphère.

Le tourisme par avion, une «maladaptation» au changement climatique

Le deuxième exemple concerne l’impact du tourisme sur le climat. A ce titre, la plus grosse partie du bilan carbone du tourisme suisse provient du secteur aérien: 80% selon une étude de 2010 qui souligne au passage que le secteur est quatre fois plus intensif en émissions de gaz à effet de serre (GES) que la moyenne de l’économie suisse. Le réchauffement climatique, auquel l’activité touristique contribue de manière significative, a des conséquences négatives pour le tourisme alpin, avec en particulier la raréfaction de la neige et l’augmentation des dangers naturels.

Dans ce cadre, il est particulièrement important que les politiques de soutien au tourisme ne s’apparentent pas à une «maladaption». Encourager le développement des vols charters des principales villes européennes vers l'aéroport d'Engadine, comme le fait actuellement un projet Innotour, apparaît comme un parfait exemple de «maladaptation».

De même Suisse Tourisme consacre en moyenne 19% de son budget marketing à la promotion du tourisme sur les marchés lointains, dont les touristes ne peuvent venir qu’en avion, moyen de transport dont on sous-estime l’effet sur le climat et qui restera dépendant des énergies fossiles au moins pour la prochaine décennie.

Je déposerai cette semaine encore une motion demandant de réorienter ces 19% vers la promotion du tourisme domestique et des marchés proches.

Deux conclusions :

  • Il faut davantage de cohérence entre les politiques publiques de développement touristique et celles de protection de l’environnement

  • En Suisse et dans les pays riches, la priorité en matière de durabilité doit être accordée à l’environnement, avant l’économie.

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