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Le Giec trace le portrait-robot d'un monde en feu

Feux de forêt en Grèce le 6 août 2021 | Keystone / Thodoris Nikolaou

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Le changement du climat est une réalité déjà bien concrète, dont les répercussions vont bien au-delà d’1,5°C en plus: vagues de chaleur extrêmes, inondations… Des catastrophes devenues à la fois plus intenses, plus fréquentes et plus durables. Le groupe I du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (Giec), spécialiste des bases physiques du changement climatique, a affiné ses modélisations et prévisions pour l’avenir à l’aune des derniers travaux scientifiques. À quoi s'attendre? Visite guidée du monde tel qu’il sera très prochainement.

Ce qu’il y a de nouveau. Les conclusions du groupe d’experts ne sont pas une surprise pour qui a lu ses précédents rapports. Le Giec livre ici un état des lieux plus précis, plus catastrophique — certains bouleversements en cours sont irréversibles — mais également porteur d’un message d’espoir: des mesures ambitieuses pour réduire nos émissions de gaz à effet de serre (GES) pourraient avoir un effet tangible sur les températures d’ici 10 à 20 ans. Les informations du rapport sont aussi, pour la première fois, détaillées à une échelle régionale et pourront aider les décideurs à mieux évaluer les risques naturels — et donc, à mieux s’y adapter.

Les émissions toujours en hausse. Les émissions de GES continuent de tutoyer les sommets. En 2019, par rapport au dernier cycle d'évaluation du Giec de 2013 — les rapports parus depuis étant des rapports spéciaux —, ils ont grimpé de:

Gian-Kasper Plattner, chercheur à l’Institut fédéral suisse de recherches sur la forêt, la neige et le paysage (WSL) et un des auteurs principaux du chapitre I du nouveau rapport du Giec, détaille dans un communiqué:

«Les concentrations atmosphériques de CO2 en 2019 étaient 47% plus élevées qu'au début de l'ère industrielle et globalement plus élevées qu'à n'importe quel moment au cours des deux derniers millions d'années.»

La responsabilité des activités humaines est «indiscutable», rappelle en conférence de presse Valérie Masson-Delmotte, coprésidente du groupe 1 du Giec depuis 2015, paléoclimatologue et directrice de recherche au CEA. Les messages-clés du résumé du rapport à l’intention des décideurs sont souvent accompagnés d’un indice de confiance, mais pas celui-là. «Il s’agit d’un fait établi.»

L’objectif de 1,5°C hors de portée. La Terre s'est déjà réchauffée de 1,1 °C depuis la période préindustrielle. L'objectif de l'accord de Paris est donc sérieusement compromis. Valérie Masson-Delmotte n'y va pas par quatre chemins:

«L’objectif de 1,5°C est désormais hors de portée».

Selon les modèles, il faudra moins de 20 ans pour en arriver là, et cela, même dans le scénario à très faibles émissions. L’objectif de rester sous la barre des 2°C semble lui aussi incertain. Seuls les scénarios avec les plus basses émissions de gaz à effet de serre permettraient de s’y tenir.

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Trajectoires en fonction des cinq scénarios du Giec | Giec

Davantage de catastrophes climatiques. La fréquence et l'intensité des vagues de chaleur et des précipitations colossales ont augmenté depuis 1950. Les températures extrêmes qui ont frappé le Nord-Est américain fin juin en sont un bon exemple. «Il est extrêmement improbable que certaines des vagues de chaleur récemment observées aient pu se produire sans l'influence humaine», a déclaré dans un communiqué Sonia Seneviratne, professeure à l'ETH Zurich et autrice principale du chapitre sur les extrêmes météorologiques et climatiques.

Valérie Masson-Delmotte appuie:

«Chaque degré de plus augmente à la fois la sévérité, la durée et la fréquence de ces événements météorologiques extrêmes.»

Exemple chiffré dans le rapport: la probabilité qu’une vague de chaleur qui se produit tous les 50 ans dans un climat préindustriel est déjà 4,8 plus élevée. Dans un monde plus réchauffé de 4°C, elle est multipliée par… 39.

Autre phénomène particulièrement visible cette année, l’intensité et la fréquence des précipitations violentes ont particulièrement augmentés depuis les années 1950. Il en va de même avec les tempêtes tropicales et autres cyclones.

Dans le même temps, l’élévation du niveau marin s’accélère. Les mers gagnaient en moyenne 1,3 mm par an entre 1901 et 1971. Entre 1971 et 2006, cette moyenne était montée à 1,9 mm pour atteindre désormais 3,7 mm par an.

Aucune région ne sera épargnée par les changements en cours, mais elles ne seront pas toutes touchées dans les mêmes proportions. Pour certaines, le risque devient composite, en cumulant plusieurs handicaps. «Les régions du pourtour méditerranéen sont particulièrement à risque. L’augmentation de la durée des sécheresses, avec l’augmentation des vents, favorise les départs de feux de forêts.»

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Vulnérabilité de chaque zone géographique aux vagues de chaleur, aux pluies torrentielles et à la sécheresse | GIEC

Des changements déjà irréversibles aujourd'hui. Certains des changements climatiques amorcés se déroulent très lentement, et ne pourront être infléchis au cours des prochains siècles, voire millénaires. Par exemple, «l'élévation du niveau des mers ou la fonte des calottes glaciaires», précise Gian-Kasper Plattner dans un communiqué. Selon le rapport, le recul des glaciers ou la fonte du permafrost se poursuivront pendant au moins des décennies, même si les températures mondiales se stabilisent.

Et le mouvement pourrait s’accélérer. Certains puits de CO2 naturels, normalement capables d’absorber une part du CO2, comme les sols et les océans, devraient être moins efficaces pour ralentir l'accumulation de CO2 dans l'atmosphère.

Ce que l’on peut faire. Tout d’abord, et c’était tout l’enjeu de l’accord de Paris, réduire nos émissions rapidement. Car un scénario de réduction ambitieux aurait des effets tangibles d’ici à 10 à 20 ans, plutôt que 100 ans.

Valérie Masson-Delmotte illustre:

«La science est très claire. Ce qui entraînerait davantage de réchaufement, ce sont les émissions futures de GES . Nous avons le pouvoir d’infléchir la situation.»

Les territoires, et en particulier les villes, sont vulnérables. Afin de leur permettre de s’adapter au mieux, le rapport du Giec intègre, pour la première fois, un atlas des risques régionaux. Des informations cruciales pour les décideurs, afin de ne plus être seulement dans la réaction, mais aussi dans l’anticipation et baser leur évaluation des risques sur des données à jour.

Et les approches de géo-ingénierie et stockage du carbone? Celles-ci sont prises en compte par certains des scénarios étudiés par le groupe 1 du Giec. Questionnés sur les défis de ces approches, les chercheurs bottent en touche. «Ce n’est pas le groupe I qui élabore ces scénarios, mais le groupe III. Ce que nous faisons, c’est prédire le climat du futur en fonction de ces scénarios», avertit en conférence de presse Gerard Krinner, directeur de recherche au CNRS (France), lui aussi auteur d’un chapitre. Il incombe donc au groupe III, chargé d’évaluer les solutions envisageables pour limiter les émissions de gaz à effet de serre, et dont la contribution est attendue pour mars 2022, de mener la réflexion sur l’éthique et la gouvernance de ces solutions.

D’ici là, certaines approches ont le mérite d’améliorer la situation sur tous les tableaux. A commencer par la chasse aux émissions de méthane, ce qui permettrait de faire d’une pierre deux coups pour le climat et pour la qualité de l’air, responsable, selon l’OMS, de plus de 4 millions de morts par an dans le monde. Sophie Szopa, chercheuse en chimie de l’atmosphère au CEA et experte auprès du Giec, conclut:

«Au niveau du sol, il réagit avec d’autres gaz pour former de l’ozone, qui est un polluant. Ainsi, il y a des leviers pour à la fois lutter contre le changement climatique et améliorer la qualité de l’air.»

Tableau de bord climat

Un suivi interactif des grands indicateurs du dérèglement climatique et de ses solutions.