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«Le réchauffement a doublé la surface des terres connaissant des incendies extrêmes», comme en Amazonie

Keystone / AP / Corpo de Bombeiros de Mato Grosso

L’augmentation de 84% des départs de feux dans la forêt amazonienne (plus de 75 000 depuis le début de l’année 2019) a généré une émotion mondiale amplifiée par les réseaux sociaux. Et une nouvelle guerre de l’information entre climato-sceptiques et collapsologistes… Difficile – du coup – d’avoir une idée exacte de ce qui se passe réellement sur le terrain.

Le point avec le professeur Mark Cochrane, spécialiste des incendies de forêt, en particulier tropicale, au Centre de science environnementale de l’Université du Maryland et qui se trouve précisément au Brésil.

Les incendies de la forêt amazonienne à cette époque de l'année sont-ils inhabituels?

Mark Cochrane : Non, c'est à ce moment que les gens brûlent la végétation pour défricher la terre et nettoyer les pâturages. Ce qui est inhabituel, c'est le nombre d'incendies qui se propagent dans les forêts vierges. C’est le signe d’un stress dû à une sécheresse importante. Cela est clairement lié au nombre de jours consécutifs sans précipitation. Ces forêts intactes sont presque impossibles à brûler à moins qu'elles restent plus de 30 jours sans pluie. Les forêts exploitées ou qui ont déjà brûlé peuvent, elles, brûler après seulement deux semaines sans pluie.

Les observations par satellite mentionnent une augmentation de 84% des incendies cette année par rapport à l'année dernière. S'agit-il d'un record ou est-ce seulement la comparaison annuelle qui donne cette impression?

La comparaison annuelle donne effectivement une impression plus extrême qu'elle ne l'est. Depuis 2005, les taux de déforestation ont considérablement diminué, de 70% à 80%. Aujourd'hui, la déforestation explose à nouveau par rapport à ces dernières années. Cet effet statistique ne veut cependant pas dire qu'il ne s'agit pas d'un problème grave. En fait, il illustre surtout l’ignorance sur ce sujet dans le passé. Cette année, les fumées qui ont atteint São Paulo ont fait prendre conscience à des millions de personnes de la gravité de la situation.

Que savons-nous de la nature criminelle des incendies au Brésil?

Dans le passé, la plupart des incendies étaient de nature criminelle parce qu'il était très difficile d'obtenir des permis légaux pour défricher par le feu en temps opportun et que l'application des lois était très laxiste. Depuis 2005, l'application des lois a été très stricte et la déforestation a ainsi été beaucoup plus faible. La plupart des incendies ont été légaux et bien gérés. Cette année, la situation est redevenue incontrôlable.

Peut-on combattre les incendies d’Amazonie?

On peut, mais pas très efficacement. Il y a tellement d'incendies qu'il est difficile de les localiser et de les atteindre. Il est difficile d’épandre de l'eau ou des produits retardateurs depuis le ciel parce que la canopée rend hasardeuse la localisation des flammes et intercepte les produits retardateurs. Et, même si un incendie est éteint, l’effet risque d’être temporaire sans présence au sol. Ces feux se déplacent lentement mais ils peuvent reprendre pendant des semaines.

Combien de temps faudrait-il à la forêt amazonienne pour se reconstituer si elle est laissée à elle-même?

On connait mal la réponse. S'il s'agissait d'une forêt vierge, elle peut retrouver sa canopée en 4 à 7 ans. Cependant, le reste de sa structure et de sa composition peut mettre 40 à 70 ans à se reconstituer. S'il elle brûle une deuxième fois cela peut prendre plus de 100 ans. Si on lui en donne la chance.

Sur les images satellites de suivi des incendies de la Nasa, on peut observer d’autres feux importants, par exemple au Congo et à Madagascar. Sommes-nous en train d’ignorer d’autres crises d’incendies extrêmes?

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©Nasa

Oui, c’est le cas. Mais cela ne concerne pas nécessairement celles que vous observez sur ces images. D’habitude, les incendies ne sont remarqués que lorsqu’ils ont un impact important sur les populations urbaines. Par exemple, il y a chaque année d’importants incendies dans les forêts marécageuses d'Indonésie – comme à Sumatra en ce moment. Mais la plupart des gens n'en entendent parler que lorsque la situation devient catastrophique, comme en 2015. Beaucoup d'incendies en Amazonie ou en Indonésie échappent à l’attention parce qu'ils brûlent avec moins d’intensité et émettent beaucoup d’une fumée qui obscurcit la vue des satellites. Dans les pires conditions, il arrive qu’aucun incendie ne soit détecté alors qu’il y en a des milliers.

Parce qu’ils touchent le «poumon de la terre», les incendies actuels au Brésil constituent-ils une plus grande menace que ceux qui se sont produits dans la région arctique?

Ce sont deux menaces importantes parce qu’il y a désormais une énorme quantité d'incendies qui ne sont pas normaux pour ces systèmes. Ce sont les signes avant-coureurs du stress de ces systèmes dû aux changements climatiques et aux activités humaines.

Assiste-t-on à une augmentation globale des incendies de forêt et dans quelle mesure le changement climatique est-il considéré comme responsable de cette augmentation vis-à-vis des autres phénomènes de déforestation?

Les changements climatiques constituent l’essentiel du problème dans des régions comme l'Arctique. Dans des zones comme l'Amazonie et l'Indonésie, ce sont les sécheresses plus fréquentes qui aggravent considérablement un problème d'origine humaine préexistant. À l'échelle mondiale, depuis 1979, les changements climatiques ont doublé les superficies qui connaissent des conditions d'incendie extrêmes sur Terre chaque année.

Depuis combien de temps la NASA diffuse-t-elle en ligne ses détections d'incendie par satellite et cela a-t-il un effet de prise de conscience?

Le Moderate-Resolution Imaging Spectroradiometer (MODIS) et le Visible Infrared Imaging Radiometer Suite (VIIRS) embarqués respectivement sur les satellites Aqua et Suomi NPP du système d’observation de la Terre de la NASA existent depuis 2001. Ils ont remplacé d’autres systèmes qui ne produisaient que peu de données et souvent imprécises. Mises en ligne, ces images aident les gens à comprendre ce qui se passe. Pendant l'épisode d’El Niño de 1997-98, j'étais, par exemple, dans une zone où plus de 1000 km2 de forêt ont brûlé. Mais personne d'autre ne le savait. Toute l'attention était concentrée sur les énormes incendies de l’État de Roraima.

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