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La Russie ratifie une loi sur l'internet souverain pour s'isoler du reste du monde

Manifestations contre la loi sur l'internet souverain en mars 2019 à Moscou | MAXIM SHIPENKOV/EPA/KEYSTONE

C’est acté: Vladimir Poutine a ratifié début mai 2019, le texte de loi déposé par trois parlementaires proches des services de sécurité, visant à isoler la Russie et son "Runet" (l’internet russe) du reste du web mondial.

Pourquoi c’est problématique. S’isoler entièrement de l’Internet mondial serait une façon de contrôler encore davantage le trafic, et donc ce que font les Russes devant leur ordinateur ou leur smartphone. De nombreuses voix se sont élevées pour critiquer le dispositif: en mars dernier, plus de 5 000 personnes ont défilé à Moscou en protestation.

De quoi s’agit-il. L’idée est de rendre le Runet autonome et capable de continuer à fonctionner seul (EN), si d’aventure il était ciblé par une cyber-attaque venant de l’extérieur du pays. Les législateurs russes ont évidemment en tête les États-Unis, dont Moscou considère qu’ils pratiquent une stratégie "agressive" en matière de cyberespace.

Est-ce faisable. En théorie, oui. En pratique, c’est plus délicat, car contrairement à la Chine qui a construit son web dès le départ de manière fermée, le Runet a été développé dans les années 1990, de façon peu planifiée, en dépendant occasionnellement de serveurs extérieurs (C’est aussi le cas en Europe). La Russie serait ainsi le premier pays à se “déconnecter” après-coup du net mondial.
Mais pour acter la séparation, plusieurs chantiers (EN) doivent être entrepris:

  • Développer une copie fonctionnelle autonome du Domain Name System (DNS), le registre permettant de rediriger un nom de domaine —par exemple www.heidi.news— vers l’adresse IP du serveur — 34.242.129.213 dans notre exemple— (IP) afin de s’y connecter. Un “DNS russe” permettrait au pays de fonctionner en vase clos.

  • N’utiliser que des points d’échange (sortes d’immenses routeurs connectant les réseaux des différents fournisseurs d’accès à internet - FAI) basés sur le territoire russe, afin de mieux contrôler l’accès à certains contenus.

  • Investir massivement, notamment pour les fournisseurs d’accès. Les FAI russes, très nombreux, disent soutenir cette nouvelle loi; ils sont déjà obligés depuis décembre 2018 de passer par des routeurs agrées par la Romkomnadzor, le gendarme russe des télécommunications, de plus en plus puissant. La date butoir annoncée est le 1 novembre 2019.

Combien cela coûterait. Difficile à dire, mais les estimations varient 300 millions et 2 milliards de dollars (entre 303 et 2,02 milliards de CHF) pour implémenter cette loi.

Pourquoi maintenant. Jusqu'à présent, le pouvoir russe ne s’est jamais vraiment intéressé à internet, préférant prendre le contrôle de la télévision, en plus de certains journaux. Mais les grandes manifestations d’opposition de 2011 et 2012, facilitées par des réseaux sociaux émergents comme VKontakte, ont alerté les autorités sur la dangerosité (pour eux) du réseau, qualifié de "création de la CIA" par le président Poutine.

Le pouvoir y croit-il. Sans doute pas totalement. Le texte de loi est flou, peu précis sur l’application des principes qu’il définit. Pour le chercheur français Kévin Limonier, spécialiste du web russe cité par le quotidien français Libération (FR),

«Le véritable objectif est politique, Il s’agit d’affirmer la capacité de la Russie à protéger sa souveraineté sur Internet ; on est plus dans la communication que dans l’action.»

Les conséquences. L’exemple de l’application russe de communication sécurisée Telegram, que le pouvoir russe a tenté d’interdire, en vain, a montré la volonté de Moscou de contrecarrer les efforts de communication numérique libre entre citoyens. Mais comme le note Intellinews (FR), cette loi pourrait bien, in fine, alimenter les manifestations qu’elle entend éviter.

Le contexte plus général. Ce texte de loi n’est pas le seul à restreindre les libertés numériques:

  • Une autre loi récente criminalise déjà les propos politiques critiquant le pouvoir sur les réseaux sociaux.

  • La chasse contre les VPN (qui permet de cacher l’adresse IP, supposée identifier de façon unique un ordinateur sur l’internet) s’est intensifiée et de plus en plus de sites sont bloqués. Plusieurs opérateurs de VPN ont d’ailleurs fermé leurs serveurs en Russie, après que certains aient fait l’objet de saisies par les autorités, comme Private Internet Access en 2016.

  • Les autorités rêvent ouvertement d’un Internet à la chinoise (EN), coupé du monde, et ce nouvel arsenal législatif augmente encore la pression.

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