L’urgence, c’est d’inventer de meilleures façons de raconter le climat

Sarah Sermondadaz

«Trois ans pour sauver la planète de la catastrophe». Vous avez sûrement lu cette phrase un peu partout, présentée comme une conclusion du Giec. Sauf que ce n’est pas tout à fait ce que disaient les experts du climat dans leur rapport du 4 avril: la date butoir de 2025 c’est celle du pic d’émissions de gaz à effet de serre si l’on veut limiter le réchauffement à 1,5C°.

Les nuances sont importantes, car le drame d’un réchauffement de 2°C reste infiniment plus désirable que celui de 3 ou 4°C: moins de catastrophes climatiques, moins de morts, une moindre déstabilisation de nos sociétés. La figure «maintenant ou jamais» est dangereuse: elle suggère que si l’on rate cette échéance de 2025, comme c’est probable, il sera trop tard pour agir. C’est le «foutu pour foutu» qui gagne contre le «mieux vaut tard que jamais».

Le Giec fournit l’évaluation scientifique, pas les narratifs

Cette question des narratifs, les experts du climat sont amenés à se la poser dès qu’ils parlent à la presse. Ce n’est pourtant pas leur rôle, qui est d’abord d’évaluer la science. La question du récit ne se pose qu’une fois l’édifice de quelque milliers de pages achevé, m’expliquait récemment Julia Steinberger, professeure à l’Université de Lausanne et co-autrice du dernier rapport paru le 4 avril. «Trouver la bonne analogie n’est pas facile, disait-elle, car la plupart ont une dimension punitive». Résultat: les scientifiques cherchent les bonnes métaphores, entre l’urgence climatique du «maintenant ou jamais» et la démonstration que des solutions économiquement viables existent déjà.

Pour elle, il faudrait voir la transition climatique comme une issue de secours à emprunter dès que possible –  et les énergies fossiles comme un cancer dont l’humanité doit se débarrasser coûte que coûte, une affaire de santé planétaire.

L’écueil est facile à voir: le catastrophisme… antichambre de l’oubli. On imagine la lassitude des experts du Giec de voir le fruit d’un travail de cinq ans relégué rapidement – en moins de 48 heures – dans les oubliettes médiatiques, derrière la claque d’un acteur aux Oscars et la guerre en Ukraine.

C’est pour remettre sans cesse le climat au cœur de l’actualité que les militants climatiques sont de plus en plus imaginatifs, à l’image de ceux de Renovate Switzerland, qui se sont carrément collé les mains au bitume sur le pont du Mont-blanc jeudi à Genève. Avec le soutien, de plus en plus souvent, de scientifiques du climat, qui n’hésitent pas à les rejoindre pour certaines actions.

Sortir du faux choix entre catastrophisme et solutionnisme

Si ce n’est pas aux scientifiques, c’est donc à nous, journalistes, qu’il incombe de raconter de meilleures histoires sur le climat. Mais quels acteurs du climat mettre en lumière? Notre culture est biberonnée au mythe du héros providentiel des films d’action. Et la satire à la Don’t look up nous rappelle que cantonner les scientifiques au rôle de lanceur d’alerte les place d’emblée dans ce rôle de Cassandre – et pose le décor d’une tragédie où l’on ne pourrait que perdre…

En fait, plusieurs narratifs coexistent. Chacun est nécessaire, mais aucun n’est satisfaisant:

  • Le catastrophisme et les scénarios de fin du monde. On peut y réagir par la peur, l’impuissance, voire la culpabilité et l’autoflagellation.

  • Les belles promesses, les fausses solutions clé en main. Comme les technologies existent, on les croit faciles à déployer. Le risque est d’être pris de vertige, et de ne savoir par où commencer.

  • Il y a enfin les injonctions aux grands mouvements collectifs, à la désobéissance civile, à la rébellion… Mais tout le monde n’a pas l’âme d’un révolutionnaire.

Raconter les héros ordinaires du climat

Alors que faire? D’abord réaffirmer la responsabilité de l’industrie fossile. C’est indispensable pour que dans les pays développés, on sorte de la dissonance cognitive entre conscience climatique et infrastructures bâties autour du fossile.

Cela paraît évident, mais cela n’apparaît pas clairement dans le résumé pour décideurs du Giec. Et pour cause: les industriels participent à l’élaboration du rapport (un cadre d’Aramco coordonnait ainsi un chapitre et un cadre de Chevron était éditeur d’un autre chapitre). Ces lobbyistes réécrivent l’histoire de l’intérieur, en tenant d’amoindrir leur responsabilité - et en s’assurant un futur où ils resteraient indispensables.

Il nous faut enfin trouver de nouvelles figures de l’action climatique auxquelles s’identifier. Bien sûr, il y a eu la figure militante de Greta Thunberg. Mais le Giec a aussi rappelé le 4 avril que pour être efficace, l’action climatique doit infuser tous les secteurs de la société, de l’agriculture au bâtiment en passant par les services et les transports. Nos pratiques professionnelles et culturelles devront évoluer. Et pour cela, l’héroïsme de quelques scientifiques ou d’une jeune femme ne suffira pas. Il faudra l’intelligence de héros ordinaires: agriculteurs, coursiers à vélo, architectes, ingénieurs…. Eux aussi, nous devons les mettre en lumière. Et c’est ce que nous ferons bientôt, avec une nouvelle Exploration de Heidi.news