| | Idées

L’hypocrisie opportuniste des antivaccins après la crise du coronavirus

Olivier Dessibourg

Co-fondateur de Heidi.news, Olivier Dessibourg en a été rédacteur en chef adjoint et responsable du Flux Sciences jusqu'à mars 2020. Désormais directeur de la communication scientifique pour le Geneva Science and Diplomacy Anticipator, il tiendra cette chronique régulièrement.

Est-ce parce que le mot «antivax» vient de faire son apparition dans l’édition 2021 du Larousse qu’ils s’affichent désormais sans trop de complexe? Alors que la situation sur le front du coronavirus se stabilise, en Europe du moins, les opposants à la vaccination, se font de plus en plus présents sur les réseaux sociaux, mais aussi dans les manifestations ou les médias. Mais où étaient-ils au plus fort de la pandémie? Lorsque la courbe des décès grimpait? Lorsque la peur suintait dans les villes, forçant leurs habitants au confinement?

Peu osaient s’exprimer haut et fort sur l’ineptie d’un éventuel et salvateur vaccin contre le coronavirus. Même le tennisman Novak Djokovic, qui avait déclaré le 20 avril «ne pas être pour les vaccins obligatoires» s’est mis a rétropédaler dès le lendemain, dans le New-York Times, y déclarant «garder l’esprit ouvert».

Deux groupes «antivax» dinstincts

Tous les sociologues des sciences le soulignent: sous l’étiquette «antivax», il y a deux groupes de personnes opposées aux vaccins, à distinguer.

Les militants anti-scientifiques. Ceux qui, d’abord, militent bec et ongles contre le principe scientifique-même de la vaccination et dont la rhétorique confine surtout à la dénonciation de complots. Celui par exemple selon lequel, l’industrie pharmaceutique a pactisé avec les gouvernements afin pour la première de générer de juteux profits, et pour les seconds de contrôler les populations. Là, c’est même Bill Gates qui est accusé de vouloir, à l’aide de la 5G et de microsystèmes de géolocalisation, installer des puces intracorporelles lors de l’inoculation du vaccins, pour surveiller les foules. De l’avis des experts, cette frange des «anti-vaccins» purs et durs est ténue. Mais faire changer d’avis ses représentants demeure une gageure. Si bien que ceux-ci n’ont pas cessé – Covid-19 ou pas – leur travail de sape.

Les autres. La plupart de ceux qui s’opposent à l’une ou l’autre vaccination ne sont pas aussi idéologistes ou anticomplotistes, mais basent leurs hésitations sur des considérations tantôt historiques, tantôt familiales (une sur-réaction d’un proche lors d’une piqûre), tantôt opportunistes, suivant ainsi le «paradoxe vaccinal»: se vacciner contre une affection qui a jadis fait des ravages ne semble plus nécessaire parce que l’impact de la maladie elle-même a disparu des esprits, grâce justement à l’efficacité du vaccin. D’autres pointent, en s’étant parfois (trop) sommairement informés, les effets secondaires liés à la sécurité de ces vaccins, ou aux substances qui y sont ajoutées pour accentuer la réponse immunitaire. Durant les semaines les plus sombres de cette pandémie, ces antivaccins-là ont largement disparu du radar. Un édito du Point à la mi-mars le résumait ainsi:

«Face à un danger bien réel, les citoyens se tournent à nouveau vers les scientifiques. Les antivaccins et les collapsologues sont moins audibles»

Pourtant, une étude française parue le 21 mai dans la revue Lancet Infectious Diseases a montré que, fin mars, 26% des Français auraient refusé le vaccin, s’il existait. En Italie, très lourdement touché, les antivaccins ont «virtuellement disparu» des discussions sur le coronavirus, disait de son côté à Reuters le virologue Roberto Burioni. Au-delà des témoignages, difficile donc de dire à quel point la crainte de l’infection, les lourds effets du confinement et le besoin impérieux de disposer d’un moyen pour contrer ce virus mortel l’ont emporté sur les hésitations vaccinales.

Le 11 avril, Laurent-Henri Vignaud, grand connaisseur des mouvements antivax en France, n’hésitait toutefois pas à affirmer: «Si un vaccin était disponible demain, tout le monde sauterait dessus!» Même un Donald Trump, connu pour être sceptique dans ce domaine, enjoignait, en mars déjà, les pharmas à «vite, vite – faites-moi une faveur –» développer un vaccin. Facile de sourire. Mais tout politicien, auquel font en principe confiance ses citoyens en temps de crise, aurait rêvé de pouvoir leur offrir un tel traitement.

Le déconfinement a fait baisser la pression

La situation a changé. Partout, le déconfinement fait baisser la pression. Les effets positifs pour contenir le nombre d’infections qu’ont eus les mesures de distanciation font croire que ces dispositions étaient exagérées. La confiance dans les politiciens s’effrite.

Les antivax dans le débat médiatique. La vie «normale» reprend son cours. Et avec elle des débats sans queue ni tête. Comme celui repéré sur le fil Facebook Info/Verso de la télévision RTS, qu’une lectrice accusait d’avoir une vision trop unilatérale du bienfait des vaccins en arguant qu’il fallait donner autant de poids, dans la couverture médiatique, à ceux qui affirmaient – la plupart du temps sans réel arguments scientifiques – que les vaccins, c’est mal. Au fait, à quand un débat équilibré pour évoquer de la platitude la Terre? Qu’on me comprenne bien: une règle prévaut en sciences, qui dit qu’il faut écouter tout lanceur d’alerte ou tout individu allant contre les dogmes établis, pour autant que la démarche scientifique sur laquelle cette personne base ses assertions soit validée par la communauté scientifique. La démarche, donc, bien avant ses conclusions elles-mêmes, qui peuvent sembler aussi baroques qu’extraordinaires!

Le rôle des réseaux sociaux. Et c’est alors que les antivaccins reprennent du poil de la bête. Comme vient de le montrer une étude parue dans Nature, les groupuscules d’antivax radicaux sont très bien organisés pour diffuser leurs idées, surtout sur les réseaux sociaux. Ils viennent s’immiscer dans les discussions de ceux, plus modérés, qui hésitent, et le font bien mieux et efficacement que tous les mouvements pro-vaccins. L’étude en question a été menée avant la crise du Covid-19 mais montre une montée en puissance du mouvement antivax. Qui semble se confirmer maintenant encore.

La peur des vaccins, un enjeu très politique

Au Canada, un sondage réalisé du 5 au 8 mai montre que l’hésitation envers la vaccination n’était plus désormais bien différente d’avant la pandémie. Aux Etats-Unis, seuls 55% des personnes interrogées dans un sondage disent vouloir se faire vacciner, si c’était possible (19% refusant, et 26% hésitant). Un pourcentage d’acceptants en baisse par rapport aux semaines précédentes. En France, les auteurs du sondage précité estiment que le taux de 26% pourrait encore gonfler, surtout dans le cas de figure où la question des vaccins, de leur disponibilité, de la priorisation dans leur distribution, de la transparence de leur fabrication, venait à être politisée.

Or, comme l’explique bien Jeremy Ward, l’un des auteurs, c’est ce qui s’est passé en 2009 autour du vaccin contre la grippe H1N1:

«Dans un contexte où les savoirs sur le virus tendaient à montrer qu’il serait beaucoup moins mortel qu’attendu, certains avaient remis en cause sa ‘balance bénéfice-risque’ arguant qu’il avait été produit trop rapidement et qu’il contenait des adjuvants potentiellement dangereux. Ce n’est que lorsque la critique a été portée par des figures connues des mondes politique, médical et associatif qu’elle a émergé dans les médias et que le débat s’est imposé à l’agenda politique.

Au final, la campagne de vaccination a été un échec avec seulement 8% de la population vaccinée. Cette épidémie marquait ainsi le début d’une décennie très mouvement pour les vaccins en France. Il faut noter qu’en 2009, les gestionnaires de la crise de la grippe H1N1 avaient choisi de ne pas évoquer publiquement le sujet de la sécurité des vaccins de peur que cela ne provoque des réactions irrationnelles dans le public.»

Revenir à des attentes réalistes. Cette même crainte de vaccins fabriqués trop vite ressort aujourd’hui. Il est évident qu’un vaccin contre le coronavirus doit être testé et validé avant d’être déployé. Mais ce processus prend du temps, au moins plusieurs mois. Un temps que les mouvements antivax vont désormais mettre à profit, dans un climat sanitaire plus apaisé, pour alimenter certaines théories complotistes pour ce qui s’apparente à une guerre de l’information, comme le décrit le New York Times. Ce d’autant que la belle image scientifique d’un vaccin éradiquant le virus s’étiole un peu: selon le site spécialisé STATnews, il apparaît que les vaccins en développement contre la Covid-19 permettront surtout de diminuer les risques de contracter la maladie, voire de diminuer les symptômes sévères. Ce qui est tout de même «mieux que rien pour co-habiter dans un monde où circule encore un nouveau virus dangereux», estime le virologue américain Vincent Munster dans cet article.

Immunité de groupe et hypocrisie

C’est là une conclusion importante, qui m’amène à trois réflexions.

La première. Elle touche à une certaine hypocrisie: les antivax radicaux mis à part, ceux qui hésitent aujourd’hui quant à la pertinence des vaccins y auraient-ils aussi facilement renoncé lorsque l’inquiétude nous assaillait tous? Loin de moi de l’idée qu’il fallût prendre la peur pour conseillère. Mais le virus, lui, n’a pas changé et circule toujours; il est pour l’heure simplement freiné dans sa propagation. Or tous les virologues s’accordent à dire que le vaccin reste le seul moyen d’atteindre cette fameuse immunité de groupe qui nous permettrait de «vivre comme avant» – bises et poignées de main comprises.

Pour Sebastian Dieguez, du Laboratoire des sciences cognitives et neurologiques de l'Université de Fribourg, cette hypocrisie est consubstantielle avec une autre, qui imprègne la problématique de la vaccination depuis presque toujours: s’il suffit d’atteindre 60% à 90% d’immunisation dans une population, cela suffit que les autres se vaccinent, mais pas moi, l’antivaccin. C’est faire fi de l’idée noble qui sous-tend l’acte de se faire vacciner: protéger contre une infection les autres (les plus faibles, défavorisés, qui sont souvent les plus nombreux, et n’ont souvent pas accès aux vaccins) plus que soi-même avant tout. De même, le confinement avait surtout pour but de protéger les personnes les plus vulnérables (les seniors) d’une vague d’infections qui aurait fait déborder les hôpitaux, de quoi alors impacter toute la population comme par effet boomerang. Sébastian Dieguez résume:

«La vaccination est l’exemple par excellence de la difficulté qu’ont des populations à penser en termes… populationnels.»

Deuxièmement, on oublie vite la relative angoisse que nous a fait connaître l’incertitude sanitaire alors que le monde s’arrêtait de tourner. Mais, à une autre échelle, on omet autre chose: les immenses succès qu’ont obtenu d’autres campagnes de vaccination dans le monde. Contre la polio, la rougeole. Ou la variole, aujourd’hui éradiquée de la planète grâce à un vaccin, au point que ce dernier n’est plus administré. Aujourd’hui, l’urgence s’étiole, mais le besoin d’un vaccin anti-coronavirus ne faiblit pas, surtout si la problématique du Covid-19 est prise en compte à l’aune de la planète entière. C’est à se demander si certaines postures anti-vaccins ne sont pas un luxe de privilégiés dans les pays aisés lorsque tout va bien. Ou alors comment expliquer que, selon un sondage du Wellcome Group mené dans 140 pays, les nations d’Europe occidentale soient celles où la confiance en les vaccins est la plus basse.

Enfin, dernière note, parmi les centaines de recherches concernant les traitements, il en est trois qui suscitent une attention curieuse. La première indiquerait, selon l’Alliance pour les vaccins GAVI, que le vaccin BCG contre l’une des formes les plus mortelles de la tuberculose pourrait booster le système immunitaire au point d’avoir un effet protecteur contre le coronavirus. Dans les deux autres, c’est une corrélation entre le taux de vaccination ROR (rougeole, oreillons, rubéole) et le nombre de cas de coronavirus plus faible au sein d’une même population qui semble apparaître. Deux observations extrêmement préliminaires et absolument pas conclusives à ce stade. Mais qui, si elles étaient un jour avérées, constitueraient un caustique pied-de-nez aux antivaccins: deux vaccins d’un autre temps pourraient protéger les personnes les ayant reçus contre le dernier-né des virus mortels.

PS: En guise de conclusion, je vous laisse avec la solution proposée par Sebastian Dieguez, à laquelle je me rallie, pour contrer sur les Facebook ou YouTube l’effet tentaculaire des réseaux d’antivax tels que décrit dans l’étude de Nature citée plus haut:

«Tout d’abord, il est clair que les groupes pro-vaccins ont un meilleur rôle à jouer que de se satisfaire de leur supériorité numérique et épistémique. Oui, ils ont davantage de soutiens individuels et il se trouve qu’ils ont raison. Mais du haut de leur autorité et de leur sérieux, ils sont réfractaires à l’idée de s’engager dans des débats qui pourraient écorner leur image et leur stature. Une solution semble être de multiplier les petits nœuds pro-vaccins, qui seraient plus divers dans leurs contenus et serviraient de relais vers les indécis, sans toutefois transiger sur la rigueur scientifique et sans trop perdre de vue leur thème principal.

Ce n’est pas une mince affaire pour le vrai de s’armer des avantages du faux […], mais c’est sans doute un effort à fournir pour ne pas laisser le terrain trop libre à ses ennemis. Cet effort nous revient à tous: likez, partagez, commentez et suivez les contenus de qualité, faites effraction de temps en temps là où les débats tournent au vinaigre et même où il se dit n’importe quoi. Encore une fois, il ne s’agit pas ‘d’engager un dialogue’, ‘d’être à l’écoute’ ou de ‘chercher à comprendre’, mais simplement de gagner du terrain en ralentissant l’expansion du faux.»