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Faut-il réguler la ruée vers le minerai spatial en créant des aires protégées?

Denis Delbecq

Des travaux passionnants, mathématiques et futuristes, nous invitent à réfléchir sur l’emprise grandissante de l’humanité sur son environnement. Si croissante qu’elle en est exponentielle.

Qu’est-ce qu’une exponentielle? C’est sans doute l’une des notions les plus difficiles à concevoir pour notre cerveau. Il suffit d’une petite expérience virtuelle pour s’en rendre compte. Une fois compris, on peut alors se projeter dans l’avenir, y compris dans celui de notre système solaire tout entier!

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Vue d'artiste de l'astéroïde Oumuamua. Ces objets renferment de nombreux minéraux, notamment du fer | Creative Commons

Une expérience de pensée. Imaginez une boîte de Petri, dans laquelle on élève des bactéries en leur donnant tout ce dont elles ont besoin. Compte-tenu de la manière dont les bactéries se reproduisent, en se divisant régulièrement en deux, imaginons que la boîte de Petri soit pleine au bout de cent jours. Quand était-elle à moitié pleine? Après 50 jours? Raté, c’est au bout de 99 jours!

Cet exemple illustre bien un problème vieux comme l’humanité: les prélèvements réalisés sur les ressources naturelles, par exemple, suivent eux aussi une courbe exponentielle. Ce qui change d’une situation à une autre, c’est seulement la vitesse à laquelle un doublement se produit.

Pourquoi se prendre la tête? Dans un passionnant travail en devenir, dont le premier jet est déjà disponible sur Arxiv (EN), deux scientifiques américains se demandent s’il faut limiter notre usage des ressources disponibles dans le système solaire, ou au contraire décréter que ce dernier est une immense réserve naturelle, comme on le fait — trop peu — pour des aires marines ou des parcs terrestres.

Le premier, Martin Elvis, est astrophysicien à Harvard (Etats-Unis). Le second, Tony Mulligan, est professeur d’éthique et de philosophie religieuse au King’s College de Londres. Ce singulier tandem s’appuie sur l’exemple du minerai de fer, en remarquant qu’en moyenne, sa consommation a grimpé de 3,5% par an entre 1800 et 1994, soit pendant environ deux siècles.

Les vices de la croissance. 3,5% par an, cela pourrait paraître peu, même si beaucoup de pays aimeraient bien afficher une croissance à ce taux. Mais les pourcentages ne s’ajoutent pas, ils se multiplient! Si bien que notre consommation de fer est multipliée par deux tous les 20 ans, et donc mille fois plus élevée aujourd’hui qu’au début de la révolution industrielle.

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La mine de fer du Mont Whaleback, en Australie | Graeme Churchard - Creative Commons

Elvis et Mulligan ont bien compris que des entrepreneurs commencent à lorgner sur les richesses minérales qui se baladent dans le système solaire. En citoyens avisés, ils réfléchissent à un moyen d’éviter à ces mondes vierges les dégâts innombrables qu’a infligé l’humanité à son propre berceau. Elvis et Mulligan suggèrent donc de fixer une limite avantde se lancer dans cette folle course. Oui mais laquelle?

Venons-en au fait. C’est là où l’exponentielle prend tout son sens. Elvis et Mulligan suggèrent de s’interdire de prélever plus de 1/8e des ressources disponibles dans notre voisinage cosmique.

Ils décrètent, par avance, que le Soleil et Jupiter seront des aires naturelles protégées, et pour cause: bien malin qui pourrait aller chercher de l’hydrogène ou de l’hélium dans la fournaise infernale de notre astre, d’autant plus que ce sont des gaz, difficiles à transporter. De son côté, Jupiter, qui représente 90% de la matière du système solaire — hors Soleil —, est une planète trop lourde pour espérer en décoller un jour, à supposer qu’on puisse y atterrir. Sa force de gravité consumerait tous les bénéfices.

Ensuite, les deux compères suggèrent de fixer des limites de surfaces immaculées pour les planètes, et de volumes intacts pour les autres objets, les astéroïdes et les comètes. C’est d’ailleurs sur ces cailloux parfois géants que lorgnent ceux qui s’imaginent miner les ressources extraterrestres.

Êtes-vous toujours là? A ce stade de lecture, deux options sont possibles:

  1. vous avez décroché

  2. vous vous demandez: pourquoi cette limite de 1/8e?

Cette limite est particulièrement astucieuse. Car elle consiste à acheter du temps. Pour reprendre l’exemple du minerai de fer, dont la consommation double tous les vingt ans, ce choix du 1/8e permet de se donner soixante-ans de marge — trois doublements — au cas où notre appétit serait difficile à réfréner: vingt années pour passer du huitième au quart, vingt qui conduisent à la moitié, et enfin vingt ultimes rotations autour du Soleil qui mèneraient à l’irréparable, l’épuisement de la manne.

De combien de temps disposons-nous? Que les aspirants-magnats du minerai spatial se rassurent: ils auront largement le temps de beurrer leurs tartines. Rien que la première ceinture d’astéroïdes —la plus proche, entre Mars et Jupiter, et donc la plus facile à exploiter — représente un million de fois les réserves de minerai de fer théoriquement exploitables sur terre, estiment Elvis et Mulligan. Et comme un million représente à peu près 2 à la puissance 20, autrement dit 20 doublements de suite (qui se produisent tous les 20 ans, vous suivez toujours?), cela signifie qu’il nous resterait 20 fois 20, soit 400 ans, avant que le seuil “écologiquement correct” de 1/8e soit atteint.

On pourrait grappiller 60 ans de plus en s’attaquant aussi à la ceinture d’astéroïdes de Kuiper (au delà de Neptune, donc plus coûteuse à récolter) et 80 années de rab avec le nuage présumé d’Oort, qui se trouve bien au delà des dernières planètes… bon courage aux volontaires. En revanche, ne comptez pas sur les objets venus d’autres systèmes solaires, comme Oumuamua, ils sont trop rares et trop insaisissables! Cela nous laisse plus de cinq siècles d’abondance métallique, sans toucher un seul cheveu de nos jolies planètes (enfin sur Terre, le mal est fait). Avouez que c’est plaisant, non?

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Post Scriptum. À quoi bon tout ce métal? Pour Elvis et Mulligan, la réponse est simple: cela permettrait de construire un million d’immenses anneaux en acier (dont le rayon est égal à la distance Terre-Soleil) qui tourneraient autour de notre astre pour produire une gravité artificielle. Une arche sur laquelle nos descendants pourraient s’installer, une esquisse de ce que les spécialistes des civilisations extra-terrestres appellent la sphère de Dyson. Car si tous ces calculs devaient s’avérer prémonitoires, c’est bien que notre planète serait devenue invivable.

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Lire l'article de Martin Elvis et Tony Mulligan (EN)

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