En tant que journaliste scientifique, Don't Look Up ne m'a pas fait rire mais peur

Sarah Sermondadaz

Attention: cet article dévoile des éléments importants de l'intrigue du film.

Le film Don’t Look Up, diffusé sur Netflix a déjà enregistré la plus grosse semaine d’audiences de l’histoire de la plate-forme, avec plus de 152 millions d’heures de streaming. Derrière ce carton plein, où deux scientifiques tentent — sans succès — d’alerter le monde face au danger de collision avec une comète, une satire grinçante, qui raconte en creux — sans jamais y faire une allusion directe — la tragédie de notre inaction face à l’urgence climatique.

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J’ai vu ce film, comme la plupart d’entre nous, d’abord pour me distraire. Servie par un casting impeccable — Leonardo DiCaprio et Jennifer Lawrence en scientifiques incompris, Meryl Streep en présidente des Etats-Unis, Cate Blanchett en présentatrice TV, et bien d’autres stars hollywoodiennes—, la caricature des excès de nos sociétés y fait souvent mouche, dépeignant pêle-mêle: vue court-termiste de politiciens, cynisme et mégalomanie de grands patrons, travers du monde médiatique, difficultés du dialogue entre sciences, médias et société... Mais j’ai été rapidement saisie d’une impression glaçante: plusieurs ressorts comiques m’ont paru plus vrais que nature. Et je me suis demandé si tous les spectateurs avaient bien saisi à quel point le seul aspect du film qui relève vraiment de la science-fiction, c’est bien l’existence d’une comète connue qui foncerait droit vers la Terre.

De la friture sur la ligne entre sciences et société

L’un des rôles du journaliste scientifique est d’échanger avec les chercheurs pour restituer l’état des connaissances scientifiques, et lorsqu’il y a lieu, des débats qui traversent cette communauté. Ça, c’est en théorie, lorsque tout se passe bien. Dans la pratique, il faut composer, lorsque les enjeux économiques ou politiques sont trop grand, avec l’irruption de groupes d’intérêt et autres spin doctors: le dialogue se mue en ménage à trois voire quatre. L’Histoire récente regorge d’exemples, de la minimisation du rôle de la cigarette dans le cancer du poumon par le lobby du tabac à celle des émissions de gaz à effet de serre par l’industrie pétrolière face au changement climatique. Ces derniers ont fait beaucoup pour décrédibiliser le climat depuis les premiers travaux sur la question en 1978… faisant perdre à l’humanité, comme dans le film, un temps précieux.

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Et de fait, le film offre un véritable festival de tout ce qui peut dysfonctionner à tous les niveaux possibles entre sciences, médias et société. D’abord dans la prise de parole des deux chercheurs du film, qui y vont la fleur au fusil — après tout, ils disent la vérité — sans aucun media training (préparation à la communication avec les médias). Et se retrouvent à la TV, dans un format extrêmement codifié et contraint dans le temps. La prudence du langage scientifique — qui parlera par exemple en intervalles de certitudes — se voit lâchée en pâture sur un ring où ce qui comptera, avant la mission d’information, ce sera la petite phrase choc qui fera grimper les audiences. Une satire des chaînes d’information en continu? Cela évoque pourtant des chaînes de TV bien réelles. Notamment aux Etats-Unis — en particulier sous le mandat Trump, mais également certaines dérives récentes en France.

Sur Twitter, la climatologue et coprésidente du Giec Valérie Masson-Delmotte confiait:

«[Ce film pose la question de la formation des scientifiques pour les aider à s'exprimer dans les médias (media training), et la difficulté de journalistes (animateurs de talks shows) ou de décideurs politiques (et leurs conseillers) à intégrer les connaissances scientifiques. Comment les scientifiques doivent-ils communiquer? Rester froid, distants, rationnels? Sont-ils plus ou moins crédibles lorsqu'ils laissent transparaître leurs émotions, qui les rendent plus humains?»

A propos du personnage de Kate Dibiasky (joué par Jennifer Lawrence), Valérie Masson-Delmotte rappelle aussi que les femmes scientifiques: «lorsqu'elles laissent transparaître leurs émotions, peuvent rapidement être attaquées (hystériques, etc). J'avais mal vécu, en 2011, le fait d'être qualifiée de "passionaria du climat", par exemple. Un terme qui n'a pas d'équivalent pour un homme - je pense qu'on parlerait de "scientifique engagé", dans ce cas.»

C’est d’ailleurs un climatologue américain bien réel qui a inspiré le scientifique incarné par Leonardo DiCaprio: Michael E. Mann, directeur du Earth System Science Center de l’université de Pennsylvanie. Interviewé par Le Monde, il estime que le film est «un commentaire sociopolitique sérieux qui se présente comme une comédie» et «incontestablement une métaphore puissante de la crise climatique en cours». Il déplore:

«C’est la même chose lorsque des industriels des énergies fossiles soutenus par le Parti républicain choisissent d’ignorer les preuves scientifiques irréfutables du changement climatique causé par l’homme »

Sur le volet politique, le film évoque clairement les années Trump, entre fake news éhontées et post-vérité. Au-delà de la crise climatique, il peut aussi évoquer certains aspects de la pandémie que vit le monde depuis 2020.

Hubris et nouvelles technologies

Autre point où le film touche juste, presque trop juste: dans la représentation de l’ambition — qui confine souvent à l’hubris et à la démesure — de certaines solutions uniquement basées sur la technologie pour faire face à des problèmes complexes. On pense évidemment à certaines technologies de géoingénierie, qui ont pu être envisagées à un point pour modifier le climat. Dans le film, il est question d’exploiter les ressources minières de la comète avant que celle-ci ne s’écrase sur la Terre. Bien sûr, ces technologies ne sont pour l’heure pas encore mûres dans la vraie vie, mais elles sont à l’étude. La firme chinoise Origin Space a ainsi lancé en avril 2021 un premier prototype qui va en étudier la faisabilité.

Dans le film, le personnage de Peter Isherwell (joué par Mark Rylance) incarne un grand patron de la tech excentrique et capricieux, mais plus vrai que nature, quelque part entre Steve Jobs et Elon Musk, qui convainc finalement la présidente des Etats-Unis, à grand renfort d’images en 3D, d’attendre le dernier moment pour détruire la comète afin d’exploiter ses ressources, au détriment du bon sens. Le résultat? Un échec prévisible, soulignent les deux astrophysiciens du film: la science derrière la solution proposée ne se basait pas sur des travaux scientifiques relus par la communauté (peer reviewed).

Reste une scène finale apocalyptique. En attendant l’inéluctable fin du monde, les chercheurs murmurent, la frustration ayant laissé place au fatalisme: «Quand on y réfléchit, on avait vraiment tout, n'est-ce pas?» Nous aussi, nous avons tout. Mais il nous est encore possible, dans la vraie vie, de limiter la casse. Même si elle ne se matérialise pas sous forme binaire — éviter ou non la catastrophe, mais sous la forme d’un spectre d’élévation des températures. Chaque dixième de degré gagné compte, rappelait le Giec dans son dernier rapport.