Du premier pas sur la Lune à l’île de Pâques: d'où vient l'idée d'un dépassement des ressources?

Île de Pâques | Pixabay / Luis Valiente

En cette année 2022, le jour du dépassement tombe le 28 juillet. A compter de cette date, l’exploitation des ressources de l’humanité se fait «à crédit». Que nous dit ce concept et comment cette conscience de nos limites planétaire est-elle apparue? Aurélien Boutaud, géographe de formation, chercheur indépendant et auteur de «L'Empreinte écologique» (La Découverte, 2018), nous en dit plus sur cette histoire aux racines profondes.

Vous pouvez retrouver cet entretien, édité pour des raisons de longueur, en intégralité sur le site du podcast Dernières Limites.

Heidi.news – Quels sont les pays dont l'empreinte écologique est la plus importante?

Aurélien Boutaud – A l'échelle de l'humanité, il nous faut actuellement entre une planète et demie et deux planètes pour couvrir nos besoins. Pour les nations qui ont une forte empreinte écologique, il faudrait trois, quatre ou même cinq planètes pour permettre leur mode de vie. Les pays pétroliers ont souvent une empreinte écologique très élevée, pas seulement parce qu'ils produisent du pétrole, mais aussi car ils consomment énormément d'énergie fossile et de biens de consommation.

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Parmi les pays occidentaux, ceux qui ont l'empreinte écologique la plus élevée par habitant, ce sont typiquement les pays d'Amérique du Nord, donc les Etats-Unis, le Canada, l'Australie qui ont un fort niveau de consommation par habitant. Maintenant, si on prend en compte le phénomène démographique, des pays très peuplés comme l'Inde ou la Chine ont aussi une empreinte écologique importante, non pas parce que le niveau de vie par habitant est élevé, mais car la population est très nombreuse.

Est-ce qu'il existe des pays dont l'empreinte écologique est en adéquation avec ce que la planète peut réellement offrir comme ressource?

En général, ce sont des pays plutôt pauvres. Il y a quelques exceptions comme Cuba ou le Costa Rica. Ca permet de donner quelques idées. Mais globalement, ce sont quand même des pays dont le niveau de vie matériel est nettement plus faible que celui d'un pays occidental.

On voit qu'il y a une grosse différence d’empreinte écologique entre les pays. Est-ce que cet indicateur permet de mettre le doigt sur une responsabilité particulière de certains d'entre eux?

Historiquement, il y a une responsabilité des pays occidentaux dans le déficit écologique, car ce sont eux qui ont d'abord consommé ces ressources. La colonisation physique du monde a notamment servi à s'approprier les ressources des autres. Cela a permis d’accéder à un niveau de vie élevé dans les nations les plus riches. Les pays qui cherchent aujourd’hui à imiter ce niveau de vie matériel comme la Chine ou l’Inde sont très peuplés, leur empreinte écologique va donc progressivement rattraper la nôtre.

A quel moment s'est-on mis à s'intéresser aux limitations des ressources naturelles?

En réalité, la question des limites des ressources a toujours été présente dans l'histoire de l'humanité. On a commencé à les oublier à partir du 18ᵉ siècle, au moment des Lumières. A cette époque, petit à petit, apparaît l’idée que l'humanité se dissocie de la nature. Francis Bacon a par exemple écrit que l'homme doit devenir maître et possesseur de la nature. Il doit dominer la nature, qui doit être mise au service de l'humanité. A ce moment-là, un certain nombre de philosophes ont émis l’idée que l'homme serait en dehors de la nature. Descartes va dire grosso modo la même chose. On est dans une vision de la nature à la fois très mécanique et très utilitariste. Et c'est sur cette vision que la société occidentale et la modernité vont se développer. Cette idée d’une nature au service de l’humanité était déjà présente dans les textes religieux, par certains aspects.

Je suis environnementaliste et j'ai toujours un peu de mal à utiliser ce terme d'environnement car cette notion renvoie à quelque chose qui nous entoure. On fait une différence entre les êtres humains d'un côté et le reste de la nature de l’autre. Nous sommes des êtres biologiques, et à partir du moment où on a commencé à oublier ça, on a perdu de vue la limite à la fois des ressources et des capacités de la nature à supporter nos pollutions. Au cours du 18e siècle en Occident, on a commencé à reléguer la nature au second plan. Et puis, il y a eu un retour de ces questions de manière très ponctuelle, au 19ᵉ siècle. A la fin du 19e siècle, on commence par exemple à prendre conscience du changement climatique. Mais ces problématiques vont tout de même rester assez secondaires tout au long du 19ᵉ et du 20ᵉ siècle. Il va vraiment falloir attendre la fin du 20ᵉ siècle pour qu'on on se réapproprie ces enjeux-là.

Est-ce qu'on peut dire qu'il y a un vrai tournant au début des années 70, avec l’apparition des mouvements de défense de l'environnement?

Les années 70 sont marquées par la montée en puissance de l'écologie politique et des mouvements sociaux porteurs des enjeux environnementaux. Les grandes ONG qu'on connaît aujourd'hui, que ce soit le WWF, les Amis de la Terre, Greenpeace ou autres, sont nées à la fin des années 60 et au début des années 70, en même temps que la prise de conscience en occident de la question des limites planétaires. Il y a eu des précurseurs dans les années 50-60. On peut penser à la biologiste Rachel Carson et ses écrits sur l'effet des pesticides sur les milieux naturels.

On évoque souvent l'année 1969 et le premier voyage sur la Lune comme un moment clé de la prise de conscience de la finitude de la Terre.

A ce moment-là il y a une double prise de conscience. D'abord, de la capacité de la technologie, parce qu'on arrive à marcher sur la Lune, ce qui n’est quand même pas rien. Et en même temps, cette vue de la Terre depuis l’espace permet de prendre conscience de sa finitude, et de la finitude des ressources.

C'est dans ce contexte qu'a été publié le rapport «Les limites de la croissance» en 1972, par une équipe de chercheurs du MIT dirigée par Dennis Meadows.

Tout à fait. A la fin des années 60, au sein de la société civile, un certain nombre de personnalités s'interrogent sur ces questions-là. Ce qu'on appellerait aujourd'hui un think tank, le Club de Rome, s’est demandé quelles étaient les perspectives de développement à la fois démographique et économique de l’humanité, dans un contexte de finitude des ressources et des capacités de la nature. Ce sont eux qui ont commandé le rapport Meadows.

Ce rapport conclut que les ressources planétaires ne permettent pas de poursuivre une croissance économique illimité, sous peine d’aboutir à un «crash» du système. C’est un véritable choc à l’époque. Comment la communauté internationale s'est-elle saisie de cette question?

Il y a eu énormément de débats suite à la publication du rapport du Club de Rome. Mais la communauté internationale, et notamment les Nations unies, ont plutôt réagi de manière positive. Il faut dire que les Nations unies avaient anticipé ce mouvement et avaient pris conscience que les problématiques environnementales étaient très souvent internationales. Et que donc les Nations unies avaient un rôle à jouer. En 1972, il y a une première conférence internationale à Stockholm sur ces questions. Dans la foulée, on s'est vite rendu compte qu'il y avait une tension entre les pays du Sud qui, légitimement, demandaient à augmenter leur niveau de vie matérielle, et les pays du Nord qui commencent à prendre conscience des limites planétaires.

De là est née la nécessité de réconcilier ces enjeux de développement d'un côté et de protection de la nature de l'autre côté. C'est dans le cadre de ces négociations internationales qu’a été créée la Commission mondiale sur l'environnement et le développement. Cette commission a publié en 1987 le rapport Brundtland, qui propose le terme de développement durable. Ce concept permettait de répondre aux besoins du présent en prenant en compte les capacités des générations futures à répondre à leurs propres besoins, et en essayant de réconcilier ces questions d'environnement et de développement.

Pourtant on a continué d'épuiser les ressources aux dépens des générations futures.

En fait, assez rapidement, on s'est rendu compte qu'il y avait une divergence de points de vue sur ce qu'il fallait léguer aux générations futures. Les économistes néoclassiques ont estimé que la limite des ressources n'était pas un problème parce ce qu'il faut léguer aux générations futures, c’est la capacité de produire de la richesse. Les théories économiques classiques expliquent que pour produire de la richesse, il faut du capital, du travail et que le capital naturel n'est qu'une forme de capital parmi d'autres.

Donc les économistes néoclassiques ont avancé que si le capital naturel s'épuise, ce n’est pas si grave que ça. Car finalement on peut substituer ce capital naturel par du capital technique, technologique et par de la richesse économique qu'on va léguer aux générations futures en lieu et place du capital naturel dégradé. De l'autre côté, les environnementalistes alertaient sur le fait qu’il y a des choses qu'on ne peut absolument pas substituer. Et qu’il faut donc léguer aux générations futures des ressources naturelles en état et un environnement en capacité de fonctionner.

Est-ce que cette hypothèse de la substituabilité des ressources vous semble scientifiquement fondée?

Ce qu'il faut reconnaître, c'est que cette hypothèse avait un grand avantage, c'est qu'elle permettait de défendre l'idée que, finalement, on pouvait continuer à miser sur la croissance économique sans la remettre en cause. Et l'ambiguïté, c'est que cette substitution a eu lieu sur les ressources jusqu'à un certain point. Au 19ᵉ siècle, par exemple, on pensait qu'assez rapidement on atteindrait un certain nombre de limites, par exemple sur la productivité agricole. On s'est rendu compte qu’en intensifiant la production, on arrivait à repousser ces limites grâce à de nouvelles techniques. Autrement dit, en intensifiant l'exploitation de la nature, on a repoussé le mur des limites. Le problème c'est qu'en faisant cela, on a augmenté la pression sur l'environnement et créé des déséquilibres écologiques dont on n'est absolument pas sûr qu'on pourra les substituer par des technologies. Typiquement le changement climatique.

Il y a aussi l'effet rebond. A chaque fois qu'on trouve des technologies qui nous permettent de réduire notre empreinte écologique, cette réduction est malheureusement compensée par l'augmentation de la consommation de ce bien ou d'un autre bien. En la matière un des exemples les plus symptomatiques, c'est ce qui s'est passé pour les véhicules individuels. En France par exemple, entre 1990 et 2015, on a réduit la consommation d’énergie de 15% grâce au progrès technique. Malheureusement, sur la même période, on a acheté des véhicules plus lourds, plus gros. On a aussi roulé davantage et donc la consommation d'essence a augmenté au final de 15%. C'est un exemple typique d'effet rebond. La technologie ne suffit pas. S'il n'y a pas en même temps de la sobriété, on n'arrivera pas à résoudre le problème.

L'action à l'échelle individuelle est-elle suffisante ou bien faudrait-il agir de façon plus globale?

C'est un des risques de l'utilisation des outils comme l'empreinte écologique ou l'empreinte carbone. Le risque, c'est de se dire «c'est à moi d'agir sur mes leviers de consommation». En réalité, vous pouvez réduire peut-être de moitié votre empreinte écologique en ayant vraiment un changement radical de mode de consommation. Mais le reste de l'empreinte écologique ne peut être baissé que de manière collective. Il faut modifier ses comportements individuels, certes, mais il faut aussi changer nos modes de production et mettre à disposition des technologies qui soient plus efficientes. On n’obtiendra des effets massifs qu'à partir du moment où on aura des changements collectifs.

En introduction de votre livre «L'empreinte écologique», vous citez l'exemple de l'île de Pâques comme celui de l'effondrement d'une civilisation suite à l'épuisement de ressources naturelles, en l'occurrence des forêts. Pourquoi avez-vous choisi cet exemple?

Lorsqu’on a écrit la première édition de cet ouvrage, à la fin des années 2000, on parlait beaucoup de l’exemple de l'île de Pâques. Quand les Européens ont débarqué sur l'île, ils ont été confrontés à un choc. D'un côté, on avait les témoignages d'une civilisation très développée, avec les fameuses statues de l'île de Pâques. Et en même temps, la population ne témoignait pas de ce niveau de développement technique.

Du coup, on s'est demandé comment avait évolué cette civilisation, et on s'est très rapidement rendu compte qu’au moment où avaient été érigées ces statues, l'île de Pâques était couverte de forêts. Il y avait une consommation sans doute très importante de bois qui avait permis le développement de cette civilisation. Or quand les Européens sont arrivés, il n'avait plus du tout de forêt. On a très vite fait le lien entre le fait que les habitants avaient détruit leur écosystème, notamment leur écosystème forestier, et le fait que la civilisation s'était effondrée.

En réalité, c'est un peu plus complexe. Les connaissances évoluent sur la question de l'île de Pâques, mais en tout cas, c'est un témoignage vraiment symptomatique du lien qu'il peut y avoir entre l'effondrement d'une civilisation et la destruction d'une partie de son support naturel et de son écosystème.

Ce qui est étonnant, c'est que les habitants de l'île de Pâques ont pu se rendre compte, à l'échelle de leur île, de la disparition progressive de la forêt dont ils dépendaient. Pourquoi, selon vous, n'ont-ils pas réagi avant l'épuisement de cette ressource?

C'est très difficile de répondre à cette question parce qu’une fois de plus, les connaissances évoluent. Mais il semblerait qu'effectivement, ils ont franchi un point de bascule, un moment ou la forêt n'a plus pu se régénérer. Ils ont sans doute poussé un peu trop loin et à un moment donné, il était juste trop tard pour régénérer l'écosystème.

Pensez-vous qu’aujourd'hui, à l'échelle mondiale, nous faisons face à une situation similaire à celle des habitants de l'île de Pâques?

L'objet d'un outil comme l'empreinte écologique, c'était précisément de prendre conscience de ce phénomène. Toute la littérature qui s'est développée autour des limites planétaires a également pour objectif d’amener à une prise de conscience. Aujourd'hui, il faut mettre en œuvre des politiques qui permettent d'éviter cet effondrement. Maintenant qu’on le sait, reste à le faire!