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Des chauves-souris OGM contre les futures pandémies: l'idée folle de deux biologistes

Une chauve-souris mexicaine à queue libre tenue par un chercheur de l'Université nationale autonome du Mexique, le 16 mars 2021. Image d'illustration - les chauves-souris connues pour héberger des coronavirus à risque d'émergence zoonotique appartiennent à un genre différent, celui des rhinolophes, qui compte plus d'une centaine d'espèces. | Keystone/AP / Marco Ugarte

«Raisonnable et sensée au plan éthique». C’est ainsi que deux biologistes israélien et américain qualifient leur idée pour empêcher une nouvelle pandémie à coronavirus. Elle consiste à introduire un gène de protection dans une population de chauves-souris, pour qu’il s’y répande. Pas de virus animal, pas de saut des espèces, et donc pas d’épidémie chez l’homme: c’est le raisonnement exposé dans cette proposition baptisée «Prévenir Covid-59», et dont le site Stat News se fait l’écho.

Pourquoi c’est controversé. L’idée est pour le moins audacieuse mais elle n’émane pas de n’importe qui: Yaniv Erlich est biologiste computationnel et scientifique en chef de la société MyHeritage, et Daniel Douek est immunologiste au Centre de recherche vaccinale des NIH américains. Pour autant, elle est reçue avec froideur par la plupart des chercheurs interrogés par Stat, qui doutent de sa faisabilité et pointent des incertitudes majeures.

En quoi ça consiste. De nombreuses espèces animales possèdent des gènes qui se transmettent à la descendance à une fréquence plus élevée que la normale, et finissent donc par s’imposer progressivement dans la population. L’idée a ainsi germé dans l’esprit de biologistes d’utiliser ce mécanisme à des fins de contrôle biologique.

Cette proposition, formulée pour la première fois en 2003 par le biologiste britannique Austin Burt, a connu sa première preuve de concept en 2011 chez le moustique, dans l’idée de lutter contre le paludisme. Un exploit qu’Erlich et Douek proposent de réitérer chez les chauves-souris du genre rhinolophe – qui servent de réservoir naturel à de nombreux coronavirus.

Deux axes de recherche:

  • Porter le «forçage génétique» chez la chauve-souris

Il s’agit, grâce à aux ciseaux génétiques Crispr-Cas, de mettre au point un gène capable de s’intégrer au génome et surtout se transmettre efficacement à la descendance. Pour l’heure, seuls le moustique et la souris ont eu l’honneur de se voir «forcés génétiquement» – et seulement en laboratoire.

Cet objectif se heurte à un problème majeur: alors que le moustique et la souris se reproduisent à un rythme effréné, il faut deux ans aux chauves-souris pour atteindre la maturité sexuelle. La propagation d’un nouveau gène prendrait donc des années.

Un «défi», reconnaissent les deux chercheurs, qui proposent de cibler certains habitats stratégiques, où les contacts avec les humains sont fréquents.

  • Concevoir un gène pour détruire les coronavirus

Les biologistes proposent d’utiliser à cette fin des ARN interférents (ARNi) capables de cibler des séquences génétiques prédéfinies et, combinés avec Crispr-Cas, de les découper. L’idée consiste à viser une séquence clé du génome des coronavirus de chauve-souris pour les détruire, tout en désactivant plusieurs autres gènes au passage pour empêcher le virus de muter.

Là encore, Erlich et Douek s’appuient sur des travaux existants chez d’autres animaux. Ils citent l’exemple de poulets transgéniques protégés contre la grippe et d’ovins transgéniques protégés contre la tremblante du mouton.

Une approche hétérodoxe. Ce programme de recherche est «loin d’être orthodoxe», reconnaissent les auteurs, tant au plan éthique que du point de vue de sa faisabilité.  Il s’agirait d’un programme de recherche sur plusieurs décennies, avec un coût dantesque. Ils mettent en balance les coûts sanitaires et financiers (50 milliards de dollars) de Covid-19 et rappellent qu’une nouvelle pandémie à coronavirus est probable à long terme.

Comme le précise Stat News, Yaniv Erlich n’est pas un nouveau venu dans le monde de la biologie, où il est réputé visionnaire pour avoir anticipé l’usage judiciaire des grandes bases de données génétiques.

Du côté des spécialistes interrogés par le média, on a beau jeu de souligner les limites d’une telle approche, de la difficulté à travailler chez un animal pour qui les outils génétiques sont rares, à celle de cibler plusieurs dizaines d’espèces de chauves-souris, en passant par le caractère hasardeux d’une telle intervention et le risque de bouleverser des écosystèmes.

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