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COP26, pour quelques degrés de plus

Sarah Sermondadaz

Glasgow, l’heure du bilan. A chaque COP ses jeux de rôles et son cérémonial, ses annonces tonitruantes, son agitation médiatique. Et la colère de la société civile, en particulier de la jeunesse pro-climat. Nos dirigeants se sont-ils enfin accordés sur la façon de sauver notre monde déjà plus chaud de 1,1°C en moyenne par rapport à l’ère préindustrielle? Bientôt, le climat s’effacera à nouveau des manchettes des journaux, pour un retour aux affaires courantes, ce dangereux business as usual.

Jamais, depuis l’emblématique COP21 de 2015 qui a vu naître l’accord de Paris, les négociations ne s’étaient à ce point cristallisées autour d’un chiffre d’apparence très simple: de combien de degrés supplémentaires sommes-nous prêts, collectivement, à accepter que le monde se réchauffe?

La carotte, le bâton et le thermomètre

La COP26 doit accoucher d’un texte, ce samedi ou dimanche, qui aura charge de préciser les derniers points irrésolus de l’accord de Paris. Il devrait réaffirmer, plus ou moins explicitement, l’objectif de 2015: +1,5°C. Mais le compte n’y est pas. Quelques jours avant la conférence de Glasgow, un rapport de l’ONU mettait en garde: les engagements des Etats nous plaçaient sur la trajectoire d’un réchauffement de 2,7°C. Coup de théâtre le jeudi 4 novembre: le directeur de l’Agence internationale de l’énergie (IEA), Fatih Birol, à la lumière des engagements prononcés pendant la COP, laissait voir un avenir plus optimiste où le monde pourrait ne cuire qu’à feu doux: thermostat +1,8°C. Quelques jours plus tard, le chiffre de +2,4°C était présenté par Climate Action Tracker.

Chaque nouveau chiffre qui sort de la boule de cristal des modélisations joue tantôt le rôle de la carotte, tantôt du bâton. Avec une grande inconnue: l’implémentation politique nationale. Celle-ci dépend du bon vouloir des gouvernements - mais également des populations. L’échec en Suisse de la loi sur le CO2 dans les urnes en juin dernier en livre un exemple patent.

Des degrés en plus aux morts climatiques

Ces dixièmes de degrés péniblement arrachés - ou concédés à l’adversaire - lors des négociations climatiques ne sont pas des chiffres froids et désincarnés. Ils se traduisent en dizaines, voire centaines de milliers de morts. L’OMS estimait qu’entre 2030 et 2050, le changement climatique pourrait causer jusqu’à 250’000 morts supplémentaires par an, et cela, uniquement du fait de la malnutrition, du paludisme, des diarrhées et des chocs thermiques. Et cela sans même parler des victimes - et des déplacés - des futures catastrophes, dont l’été 2020 nous a fourni un aperçu.

L’évolution des risques n’est pas linéaire. Les dixièmes de degrés en plus ou en moins ont des implications très concrètes pour la planète, rappelait cet été le Groupe d’experts intercontinentaux sur le climat (Giec). Les vagues de chaleur extrêmes qui en temps normal ne se seraient produites que deux fois par siècle sont déjà cinq fois plus fréquentes par rapport à l’ère préindustrielle. A +1,5°C, elles le seront neuf fois plus. A +2°C, 14 fois plus. Et même 39 fois plus, dans un futur à +4°C, rappelait cet été le dernier rapport du Giec. Sans parler des tempêtes - chaque degré celsius en plus entraînant 7% de précipitations supplémentaires - ni de l'élévation du niveau des mers, qui, pour plusieurs Etats insulaires, impliquerait d’être ni plus ni moins rayés de la carte.

Les chiffres et l’illusion du temps qu’il reste

Le projet de texte de la COP26, dans une de ses dernières versions de travail, parlait explicitement d’urgence. Mais il ne suffit pas d’inscrire l’urgence dans un texte pour lutter contre l’inertie: il faut des actes politiques forts. Dans deux ans, à l’occasion de la COP28, doit se tenir le premier bilan mondial de l’accord de Paris (Global Stocktake), où les promesses des Etats seront comparées à leurs émissions bien concrètes. Les Emirats arabes unis en seront le pays-hôte. Ce qui ne manque pas d’ironie, étant donné que le pays tire la majeure partie de ses revenus des hydrocarbures et pourrait devenir pratiquement inhabitable, du fait des vagues de chaleur à l’horizon 2070.

On ne saurait piloter une politique autrement qu’avec des chiffres, les fameux indicateurs clés de performance (KPI) chers aux entreprises. Mais les chiffres climatiques, à la table de la COP, ne sont pas les seuls à avoir valeur de KPI: il faut encore compter avec les atouts et handicaps dont on dispose, par exemple les ressources naturelles. A la tête des Etats, les décideurs décident donc, chiffres en main. Et les négociateurs des délégations, eux, négocient les meilleures options possibles pour leur pays. Mais à leur table, le temps semble encore suspendu, alors que les dés sont déjà lancés. Et quel que soit le résultat, nous serons nombreux à perdre.

Tableau de bord climat

Un suivi interactif des grands indicateurs du dérèglement climatique et de ses solutions.