Climat: peut-on être expert du Giec et prendre l'avion?

François Gemenne

François Gemenne est spécialiste des questions de géopolitique de l'environnement, directeur de l’Observatoire Hugo dédié aux migrations environnementales à l’Université de Liège, en Belgique et auteur principal du dernier rapport du Giec. Il a raconté sur Twitter avoir pris l’avion pour arriver à temps à l’anniversaire de son fils avant de recevoir en retour une volée de bois vert, le poussant à quitter la plateforme. Il livre sa perspective à Heidi.news.

Pendant très longtemps, j’ai cru à l’utopie politique de Twitter: celle d’une grande conversation mondiale, où chacun discuterait d’égal à égal, où le Président des Etats-Unis pourrait avoir une conversation avec un lycéen cambodgien. J’y ai tellement cru que j’ai même acheté des actions de Twitter quand la société a été introduite en bourse: c’est le pire placement du monde, mais j’aimais l’idée de participer directement à la réalisation de cette grande utopie. Pendant des années, Twitter a été ma principale source d’informations, de blagues aussi, et le canal privilégié pour la vulgarisation de mes travaux de recherche. J’y ai essayé de converser avec chacun, de répondre à toutes les interpellations, ou à peu près.

Un chercheur est avant tout un citoyen

Pendant très longtemps, j’ai cru également qu’il était utile, pour un chercheur, de s’impliquer dans le débat public. Qu’il n’était pas possible de rester dans sa tour d’ivoire quand on travaillait sur des sujets au cœur de tant de débats publics, comme le climat et les migrations. J’ai donc accepté de conseiller des politiques, de donner mon avis, de m’impliquer dans une série de débats de société. Je l’ai fait le plus sincèrement du monde, sans essayer de me faire passer pour quelqu’un que je n’étais pas.

Comme chercheur qui travaille sur le climat, il me semblait important de montrer que j’étais aussi un citoyen comme un autre, avec ses contraintes, ses contradictions et ses priorités parfois conflictuelles. Il était pour moi particulièrement important de ne jamais être prescripteur quant au comportement des gens, parce que je n’avais moi-même aucune prétention à l’exemplarité.

Je ne me considère certainement pas comme une personnalité, loin de là. Je ne pense même pas que je sois particulièrement un bon chercheur. Simplement, les sujets sur lesquels je travaille se retrouvent au cœur de l’actualité, et je suis donc devenu de plus en plus connu. Et l’on s’est mis à attendre de moi certaines positions qui n’étaient pas les miennes, certains comportements qui n’étaient pas les miens.

Régulièrement, je me faisais violemment apostropher pour n’avoir pas mis en cause le capitalisme de façon plus virulente, pour n’avoir pas soutenu l’énergie nucléaire avec davantage d’entrain, pour avoir soutenu Yannick Jadot plutôt que Jean-Luc Mélenchon, tantôt pour avoir accepté d’intervenir auprès d’Extinction Rebellion, tantôt pour avoir accepté de débattre avec un tel ou un tel.

Ne pas opposer boomers et milléniaux

Pour les uns, j’étais un écolo hors-sol et liberticide qui voulait ramener la société à l’âge de la pierre; pour les autres, j’étais un infâme suppôt du capitalisme qui acceptait de travailler avec les entreprises. Moi, j’étais simplement convaincu que le combat contre le changement climatique se menait à plusieurs niveaux, que le militant d’Extinction Rebellion était aussi utile que le cadre de Total Energies déterminé à changer son entreprise.

Même s’il importe d’identifier clairement les ennemis de l’écologie, j’étais et je reste convaincu que la lutte contre le changement climatique ne peut pas se mener en opposant les groupes les uns aux autres, les radicaux aux modérés, les anticapitalistes aux investisseurs, les boomers aux milléniaux.

Et cette position pragmatique, ce souci de travailler avec tout le monde, me valait régulièrement sur Twitter mon lot d’insultes et d’injures, chaque jour plus violentes, et qui débordaient régulièrement dans la vie réelle. Comme chercheur sur le climat, j’étais assigné à une posture de militant radical et donneur de leçons. Comme chercheur sur les migrations, j’étais assigné à une posture de bourgeois mondialiste.

Quand l’exemplarité vire au cauchemar

Récemment, j’ai commis l’erreur fatale de livrer sur Twitter un élément de ma vie personnelle: j’ai admis avoir pris un vol intérieur de Nice à Paris. J’avais un engagement professionnel à Nice, et devais être rentré le soir pour fêter l’anniversaire de mon fils de trois ans. Le trajet en train m’aurait pris six heures, celui en avion m’a pris 1h20 et m’a permis d’être à temps. Je n’en suis évidemment pas particulièrement fier, mais pas honteux non plus: c’est ainsi. J’ai fait passer ma famille avant le climat. Et il me semblait de dire que nous, chercheurs sur le climat, étions aussi confrontés aux mêmes contraintes, aux mêmes dilemmes que n’importe quel citoyen, et que parfois ce n’était pas le climat qui l’emportait.

Las! Pour beaucoup, ce comportement était inacceptable, injustifiable, et la violence de Twitter s’est déchaînée, bien alimentée par certaines figures radicales comme le blogueur Bon Pote, pour qui je diffusais le discours du lobby aérien, ou par certains mandataires publics belges comme Georges-Louis Bouchez, Marie Nagy ou François Schreuer, tout contents d’avoir des munitions pour abattre une cible qui ne partageait pas leurs orientations politiques.

J’étais accusé d’être un tartuffe, alors même que je m’étais toujours refusé à prescrire le moindre comportement, et que j’avais précisément toujours essayé d’avoir une position nuancée sur l’aviation. Je ne nie pas, évidemment, la très lourde empreinte du secteur. Mais en l’état actuel, ce sont des émissions qui ne sont pas toujours facilement remplaçables par un équivalent décarboné. Il est évidemment nécessaire de réduire notre usage de l’avion, comme il est nécessaire de remplacer les trajets en avion par des trajets en train dès que c’est possible.

Peser le bénéfice social des émissions

C’est non seulement un enjeu important pour le changement climatique, puisque l’aviation est un secteur en croissance rapide, mais c’est aussi une question de justice globale: actuellement, la moitié des émissions de l’aviation sont produites par 1% seulement des voyageurs, et on estime que 80% de la population mondiale n’ont jamais pris l’avion.

Reste que, contrairement à d’autres secteurs, l’aviation est un secteur difficile à décarboner, dans l’état actuel de la technologie. Et qu’il me semble important, dès lors, de dépasser la simple comptabilité carbone pour considérer le bénéfice social des émissions:

Dans un vol Paris-New York, on pourra trouver parmi les passagers des étudiants qui partent pour une année d’études aux Etats-Unis, et d’autres qui partent pour un week-end de shopping sur la 5ème Avenue. Leurs émissions de gaz à effet de serre seront identiques, mais le bénéfice sociale qu’ils en retireront ne sera pas le même.

On peut débattre à l’infini des vols qui sont justifiés ou non. Je pense simplement que le critère des émissions de gaz à effet de serre ne devrait pas être le seul utilisé pour en débattre, et je pense aussi que notre fixation sur l’aviation nous amène à l’aveuglement sur d’autres secteurs importants d’émissions: le béton, par exemple.

Ceci n’est en aucun cas une manière de justifier l’usage d’un vol Nice-Paris: cette justification ne regarde que moi. Car je suis chercheur, pas militant ni porte-parole d’une cause. On me rétorquera que mon engagement dans le débat public fait de moi une personnalité publique, dont est attendu un certain comportement. Si c’est le cas, je préfère rentrer dans ma tour d’ivoire, car je serai un bien piètre porte-parole de la cause du climat.

Ceci ne veut en aucun dire que les chercheurs ne doivent pas s’astreindre à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre autant que possible. Mais si l’on commence à attendre des chercheurs un comportement exemplaire, on risque bien de fournir des munitions à ceux qui s’opposent à toute action contre le changement climatique.

Le piège de la stigmatisation

Je connais des chercheurs sur le climat qui partent en vacances en avion, d’autres qui habitent dans une maison, possèdent une voiture ou un chien. Car les chercheurs ont aussi leurs contraintes, comme tout un chacun: certains ont une famille, d’autres sont célibataires; certains habitent en centre-ville, d’autres en zone rurale; certains doivent voyager beaucoup pour leurs recherches; d’autres peuvent les mener dans leur laboratoire.

L’assignation des chercheurs à l’exemplarité est délétère, parce qu’il sera toujours possible de stigmatiser des comportements individuels.

Et ce ne sont pas les comportements individuels de chacun, pris isolément, qui comptent: c’est la trajectoire de décarbonation que chacun peut adopter. Et la stigmatisation des comportements individuels risque bien d’être contre-productive, en favorisant une logique de délation et en exacerbant des réactions épidermiques qui risquent de bloquer les transformations collectives.

Une société divisée entre ceux qui postent sur Instagram des photos de trains-couchettes et ceux qui posent fièrement à côté de leur SUV sera condamnée à faire du sur-place.