Climat: «Les demi-mesures ne sont plus une option», pour le Giec

Image d'illustration | Unsplash / Kelly Sikkema

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La conclusion du rapport du Groupe intergouvernemental d’experts sur le climat (Giec), publiée aujourd’hui après la traditionnelle session d’approbation de son résumé par les gouvernements, ne surprendra guère: il faut agir rapidement pour aider nos sociétés à s’adapter au changement climatique, tant celui-ci les pousse dans leurs derniers retranchements. Certains écosystèmes ont déjà été poussés au-delà de leurs capacités d’adaptation, entraînant des modifications irréversibles.

A la clé, des risques pour la sécurité alimentaire, les infrastructures — notamment énergétiques—, les ressources en eau, la santé publique, l’économie… «Les demi-mesures ne sont plus une option, martèle Hoesung Lee, président du Giec. Le changement climatique constitue une menace grave et croissante pour notre bien-être et pour la santé de la planète.» Il en va donc de la survie des sociétés humaines et des écosystèmes qui les soutiennent. Près de la moitié de la population mondiale vit dans des zones vulnérables.

De quoi on parle. Le Giec poursuit son sixième état des lieux du climat, dont la première partie était parue en août dernier. Celle-ci dressait un constat préoccupant du monde qui nous attend: la cible d’un réchauffement contenu à seulement 1,5°C semble de plus en plus incertaine, et ce futur plus chaud sera également soumis à davantage de catastrophes climatiques: vagues de chaleur, mais également inondations, sécheresses agricoles, feux de forêts… Dans cette deuxième partie, le Giec passe au crible nos vulnérabilités face au climat — et la façon dont nous pouvons nous adapter.

En théorie, un monde plus chaud peut aussi s’accompagner de nouvelles opportunités. Mais l’évaluation du Giec montre qu’au final, le réchauffement se traduit surtout par des effets négatifs, tant pour les systèmes alimentaires, que la santé publique et la résilience de nos habitats.

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Giec

«Les impacts observés et modélisés montrent qu’agir pour un développement mondial plus résilient est plus urgent que ce que nous en avions conclu dans notre précédent rapport d’évaluation (qui date de 2014, ndlr), souligne à l’occasion d’un point presse Wolfgang Cramer directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) à Aix-en-Provence (France), co-auteur du rapport. Les systèmes naturels et humains seront poussés au-delà de leurs capacités d’adaptation.»

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Le contexte géopolitique. Les rapports du Giec font traditionnellement grand bruit lors de leur parution. Pourtant, c’est aujourd’hui l’Est que les regards se dirigent, suite à l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Au vu de ce contexte difficile, le Giec aurait-il dû repousser sa parution? Wolfgang Cramer:

«Les auteurs ukrainiens ont été très présents au cours de l’élaboration du rapport. Ils ont dû prendre la fuite mercredi dernier, ce qui a rendu le déroulement des derniers jours encore plus lourd. La directrice de la délégation scientifique ukrainienne nous a dit, à plusieurs reprises, que le mieux que puisse faire le Giec, c’était de poursuivre notre travail.»

L’interdépendance entre climat, biodiversité et sociétés. Le Giec accentue, notamment le lien entre plusieurs tendances globales, comme l’usage non durable des ressources naturelles, la croissance de l’urbanisation, les inégalités sociales et les pertes et dommage. Pour Hoesung Lee, le rapport appuie davantage sur ce point que les précédents.. L’Europe, en particulier, est exposée à quatre risques clés:

  1. Les vagues de chaleur, qui vont toucher les écosystèmes, mais aussi les personnes.

  2. Des pertes de rendement agricoles, à cause de la sécheresse et des vagues de chaleur.

  3. Des pénuries d’eau, qui auront des effets économiques.

  4. Des inondations, aussi bien en zones côtières qu’en zones continentales, du fait du surplus de précipitations tout d’abord — le niveau des eaux s’élevant plus lentement.

Ce à quoi il faut encore ajouter des effets de cascade, lorsque ces risques se cumulent. Gonéri Le Cozannet, chercheur au Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM) en France, spécialisé sur les impacts du changement climatique sur les risques côtiers et co-auteur du rapport, explique que les zones côtières sont particulièrement vulnérables:

«Il faut réfléchir à l’adaptation des infrastructures critiques (pour éviter la submersion, ndlr.) à plus de cent ans. Il faut penser à tous les dommages potentiels. Si un site pollué se retrouve sous l’eau, par exemple, il y a le risque de polluer les eaux. Mais le risque, c’est de se laisser submerger par le nombre de choses à anticiper en zones côtières.»

Les territoires de montagne feront, eux aussi, face à des risques en cascade. Le recul des glaciers aura ainsi des effets irréversibles sur les paysages hydrologiques, ce qui pourra affecter en retour la biodiversité, mais aussi l’agriculture et la production d’électricité d’origine hydraulique.

Les zones urbaines sont également sujettes à ces risques en cascade, d’autant plus que les villes concentrent souvent des infrastructures critiques en matière de transport ou de production d’énergie. La concentration de béton, avec moins d’espaces verts, les expose, localement, à des températures plus élevée, ce qu’on appelle l’effet îlot de chaleur urbain.

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Pour ce qui est des migrations humaines qui résultent des changements climatiques, Wolfgang Cramer appelle se méfier des discours simplistes:

«Dire que le changement climatique va mener tel ou tel nombre de personnes à nos portes est un discours populiste non soutenu par la science. Les migrations relèvent souvent d’un mélange de causes: environnementales, politiques, économiques… Et souvent, les déplacements liés aux dégradations des conditions de vie surviennent à l’intérieur d’un pays.»

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L’adaptation seule est insuffisante. «Même en Europe, l’adaptation seule n’est pas suffisante pour contenir l’augmentation des risques, surtout au-dessus de 1,5°C», insiste le spécialiste, pointant du doigt l’adaptation gap, ce fossé entre ce que nous faisons et ce que nous devrions faire. Il existe encore de nombreux obstacles à l’adaptation: un faible sentiment d’urgence ressenti, un faible engagement des citoyens et du secteur privé, un manque de volonté politique, énumère Gonéri Le Cozannet.

«Il y a aussi un effet de verrouillage découlant des choix passés, par exemple en matière d’aménagement du territoire, des choix industriels, économiques et sociaux.»

Dans le contexte régional des Etats-Unis, les experts du Giec ont même identifié la désinformation climatique comme un obstacle spécifique.

Gare à la «maladaptation». S’adapter, donc… mais comment? Gonéri Le Cozannet reprend:

«Il faut distinguer l’adaptation incrémentale de l’adaptation transformationnelle, où il y a une véritable vision de la société en phase avec les objectifs de développement durable. Or, on a clairement manqué d’exemples de ces adaptations transformatives. Il y a beaucoup d’exemples de mesures prises pour améliorer la résilience climatiques dans les villes, mais beaucoup restent assez anecdotiques.»

Surtout, le rapport souligne les dangers de la «maladaptation», des réponses inadaptées au changement climatique qui créent davantage de vulnérabilité, des effets de verrouillage, qu’il est coûteux de modifier après coup et qui contribuent à exacerber les inégalités actuelles. En guise d’exemple de «maladaptation», Gonéri Le Cozannet cite les approches uniquement basées sur la construction de digues pour contenir l’élévation du niveau de la mer.

«Construire des digues affecte les écosystèmes. Par rapport à des approches comme la préservation des zones humides, il y a le risque, avec ces approches d’adaptation, de causer encore davantage de dommage à la biodiversité.»

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Une vision régionale, et variée. Le changement climatique est un défi global qui requiert des solutions locales. C’est pourquoi ce rapport tient aussi compte des différences régionales, livrant une analyse différenciée de la situation en Afrique, en Asie, en Australasie, en Europe, en Amérique du Nord, en Amérique du Sud, ainsi que pour les petits Etats insulaires.

Wolfgang Cramer détaille: «Le Giec avait été critiqué, lors de son évaluation précédente, pour le faible nombre d’impacts étudiés en Afrique. Mais cela venait du manque de littérature scientifique portant sur l’Afrique.» Cette dernière s’est, depuis, largement développée.Pour la première fois dans l’histoire du Giec, les savoirs des populations locales et autochtones ont d’ailleurs activement contribué au contenu du rapport.

Les villes vertes, une promesse d’avenir. Hébergeant plus de la moitié de la population mondiale, les villes sont au coeur de ce nouveau rapport: «Avec le croissance démographique qui explose, les villes deviennent des points chauds de risques et d’impacts du changement climatique, mais il s’agit aussi d’une partie essentielle de la solution», a expliqué la coprésidente du Giec Debra Roberts avant d’appeler à la revégétalisation des bâtiments, le déploiement d’énergies renouvelables et l’amélioration de transports publics durables et accessibles à l’ensemble de la population.

Des solutions basées sur la nature. «La nature peut nous sauver, mais seulement si nous la sauvons d’abord», déclarait la directrice du Programme des Nations pour l’environnement (UNEP) qui appelait à une vaste restoration des écosystèmes: «nous devons laisser la nature faire son travail.» Le dernier rapport du Giec recommande ainsi de restaurer et de conserver, avec la participation directe des populations locales, 30 à 50% des habitats terrestres et aquatiques de la Terre.

Le développement résilient au climat (DRC). Pour parvenir à un monde plus durable et résilient face au changement climatique, le Giec a mis au point un cadre de stratégies d’adaptation, combinées à des actions de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Cette feuille de route s’intitule «le Développement résilient au changement climatique» et cherche à améliorer le bien-être de la nature et des êtres-humains, en protégeant la santé et les moyens de subsistance et en garantissant l’accès à davantage de personnes à l’eau potable et à l’électricité, tout en préservant les écosystèmes. Des mesures qui devraient être concrétisées sans plus tarder, selon les experts, car «la fenêtre d’action se réduit rapidement».

Les experts ajoutent: «Le développement résilient au changement climatique n'est pas le résultat d'une seule décision ou action, mais de l’ensemble des choix quotidiens que nous prenons en matière de réduction des risques climatiques, de réduction des émissions et de développement durable.» Des actions qui font appel à tous les acteurs de la société — des membres du gouvernement, à la population, en passant par les secteurs privés.

1,5°C, une limite à ne pas franchir. Or, les possibilités de gagner en résilience se réduisent au fur et à mesure que le temps passe, insiste le rapport. Les perspectives de développement résilient au changement climatique sont de plus en plus limitées si les émissions actuelles de gaz à effet de serre ne diminuent pas rapidement, en particulier si le réchauffement climatique de 1,5°C est dépassé à court terme, insiste le rapport. L’adaptation deviendra même impossible pour plusieurs régions du monde au-delà d’un réchauffement de 2°C.

Même dépasser temporairement 1,5°C conduirait à des impacts supplémentaires irréversibles pour les sociétés humaines, en particulier les infrastructures et habitations côtières de basse altitude, insiste le rapport.

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Giec

«L’adaptation est possible jusqu’à 1,5 ou 2°C, mais tout retard pour s’adapter compromet l’avenir», insiste Gonéri Le Cozannet. Il rappelle que 1,5°C en plus signifie, pour l’Europe, environ 30’000 décès en plus par an du fait des canicules:

«A 3°C, ce serait les systèmes de santé du sud de l’Europe qui seraient mis en péril par les seules vagues de chaleur.»

Pour Wolfgang Cramer, «les risques d’il y a 10 ans se sont concrétisés. Si rien n’est fait, nous allons toucher des limites dures.»

Pas d’alarmisme, mais un rappel à la réalité. A ceux qui accuseraien le Giec d’agir comme un «prophète de malheur» (doom and gloom), Debra Roberts, coprésidente du groupe 2 du Giec à l’origine de ce rapport, répondait (conférence de presse):

«Je ne vois pas de catastrophisme dans notre rapport, mais un rappel à la réalité. Nous pouvons être les agents du changement.»

Un message très clair qui devra aussi être entendu par les décideurs politiques, quelques mois après les promesses de la COP26. António Guterres, secrétaire général des Nations unies, ne mâchait pas ses mots:

«L’adaptation sauvera des vies. Tout retard signifiera davantage de morts.»

La Suisse, aussi concernée. Se réchauffant en moyenne deux fois plus rapidement que le reste de la planète, la Suisse n’échappe pas au dérèglement climatique. En particulier dans les Alpes, où les changements en cours sont déjà palpables. A l’occasion d’une conférence de presse organisée par l’Académie suisse des sciences naturelles (SCNAT),  Gueladio Cissé, expert du Giec en épidémiologie environnementale à l’Université de Bâle, concluait:

«Aucun pays — même le plus riche — n’est suffisamment préparé aux changements qui nous attendent. La pandémie nous aura montré que la Suisse n’est pas un îlot protégé: le risque est partout.»